Témoignages, ressenti et impressions pour mémoire

        
              Sergent René  LAY en 1962                                                     Le même 51 ans après

 

Sergent René Lay Classe 60 1A

 

MES IMPRESSIONS ET MON TEMOIGNAGE SUR CES MOIS PASSES EN ALGERIE

 

           Classes au 91ème RI à Mézières Charleville 

 

  Du 01/03/1960 au 19/07/1960 Peloton élève gradé, accueil par des sous-offs qui nous nous aboient dessus, les ordres et contre-ordres fusent.

 On sent qu'on a affaire à des frustrés qui essaient d'assurer leur autorité. J'ai en mémoire un certain Sgt-Chef Raynaud qui avait qq têtes de Turc dans son collimateur. Les tenues de campagne et les boules à zéro faisaient partie de ses méthodes....Revues de casernement le samedi (armes, lits au carré, cirage du plancher avec des culs de bouteilles etc...

CA COMMENCAIT BIEN !

 Un grand moment reste l'attribution du paquetage, à croire que l'intendance avait raclé les fonds de tiroir. Le summum a été atteint avec les godillots à clous et les guêtres: dire qu'il nous faudra marcher avec çà...En fait, aucun équipement n'était neuf, pitoyable...

La formation durait 4 mois avec des conditions de confort spartiates et nourriture infecte. Le but était de nous endurcir aux conditions de vie en AFN. Le froid qui régnait dans cette région n'arrangeait pas la situation : Sur le Plateau de Berteaucourt çà caillait.

Heureusement, on avait un Colonel qui était plein de bonnes idées : Il avait suggéré à l'encadrement de nous faire porter une tenue de drap sous le treillis : effet bibendum assuré,  idéal pour faire le parcours du combattant.

Le casernement qui datait de la IIIème république était doté de chambres immenses mais glaciales. Nous disposions seulement d'une briquette de charbon pour le chauffage par jour. Notre chef de carrée était le Caporal Meunier, essayait de nous rendre le quotidien plus agréable. Je l'ai d'ailleurs revu à l’Hôpital de Constantine ou il séjournait à la suite de blessure.

Quelle  surprise de retrouver un rennais : Guy Bonnant, caporal chef instructeur, copain d'école et coureur de 800 mètres de bon niveau à la Tour d'Auvergne

         Séjour en AFN au 94ème RI du 19/07/1960 au 18/05/1962

Départ en train en gare de Charleville, les CRS sont là. On veut éviter les manifs des opposants à la guerre d'Algérie. Il faut nous cacher, les arrêts ont lieu sur des voies  de garage, pas de bars restaurants , seulement un robinet d'eau pour 500 troufions.

Accueil au Camp Ste Marthe de Marseille, c'est l'usine, on évite la gamelle .Nous préférons aller manger des pizzas sur la Canebière.

Embarquement sur le Ville de Tunis. Voyage à fond de cale comme tous les soldats de 2ème classe. Heureusement un breton comme moi a le pied marin !!

Débarquement à Philippeville, sous un soleil et une chaleur écrasante: il va falloir s'y faire. Le moral n'est pas terrible car à 20 ans on a du mal à quitter sa Bretagne...

Voyage en train dans des wagons à bestiaux. La 1ère étape s'effectuera à Constantine, pas de tourisme. Dommage, on a loupé les Gorges du  Rhummel. C'est fâcheux, car on risque de ne jamais les revoir.        

2ème étape Aïn- Béïda, les conditions de voyage sont similaires : on est pas très fiers.

Dernière étape Khenchéla en GMC, il fait chaud et on crève de soif. On est usés et on aspire à un peu de repos, on ne va pas être déçus !!!Si on savait ce qui nous attend.

 Premier jour au PC du 94ème on commence à nous solliciter pour les corvées. Devant notre évidente mauvaise volonté, un grand escogriffe d'adjudant nous prend en main afin de nous mater. Çà commence fort, il nous emmène faire une marche forcée d'une dizaine de Kms sur la route de Zoui en plein cagnard. On lui vouera une reconnaissance éternelle. Après cette petite séance, tout rentre dans l'ordre et on a le droit à toute la panoplie des corvées en caserne: peluches, chiottes, gardes etc

Le Colonel, père du 94ème s'appelait Lavallée, son régiment était constitué de 3 Bataillons. Pour mon compte je suis affecté au 3ème dont le PC est à El Madher.

Après qq jours à Khenchéla pour les formalités, départ pour le bled dans des GMC dont l'état est pitoyable (ils ont fait l'Indo) : Half Track devant plus escorte on n'est pas fiers !!!

Après un voyage éprouvant à cause de la chaleur on arrive enfin au PC du Bataillon. L'ambiance semble plus cool, car en plus il y a une piscine... enfin une pièce d'eau!!! La ferme se situe dans une plaine au pied du Djebel Bou Arif. Au dire des anciens le coin est peu recommandable. On balise un peu, on verra bien...

Le renfort est réparti dans les 4 compagnies. Premier désarroi, on quitte qq bons copains, tant pis il faudra s'y faire.

          ARRIVEE A LA 11ème Cie

Cette Cie a son PC à la Ferme Riche à Fesdis. L'accueil par le Lt Hamel, un breton est plutôt sympathique. Je suis affecté à la 1ère section du Sous Lt Soccorsi comme pourvoyeur FM dans le groupe du Sgt Martin. Nous sommes appelés à effectuer des opés avec les troupes du secteur, des protections de travaux et des embuscades de nuit.

La 2ème section est partagée sur différents sites :

   *  8 hommes et un sergent au poste 1017 sur la route Batna Constantine

   *  un groupe à l'école de Fesdis

   *  un groupe au Moulin Carouby près de Batna (surveillance de la voie ferrée)

   *  un groupe au village Nègre à Batna

 Inutile de préciser que le confort était sommaire. En effet les piaules étaient aménagées dans les anciennes étables, literie avec paillasses, un seul point d'eau, groupe électrogène qui ne fonctionnait que grâce à l'habileté de Burguin qui devait être mécano.

Le 21/09/1960, premier accrochage au Chélia avec nuit sur le terrain. Le Sgt/ C Victor est  blessé à la cuisse, premières émotions, il a fallu le ramener pour une évacuation.....

Impressionnant d'entendre les fells nous interpeller et nous traiter  de tapettes à De Gaulle !!! Angoissante nuit , sous les lucioles éclairantes. Ça caille en altitude.

Nommé caporal le 01/10/1960 : plus de garde, on est mieux à assurer le quart à l'abri et au chaud. En opé, je suis chef de pièce FM (tireur Guimond). On continue la routine : embuscades, opés.....Accrochage sur le Bou Arif, le caporal Dauchy est sévèrement blessé à l'épaule. Le 1ère classe Hilaire lui sauve la mise en rafalant à l'entrée de la grotte, ce qui lui vaudra une citation, les paras finissent le travail...

J'ai eu la surprise de retrouver un camarade de Rennes, Guy Bonnant qui est arrivé à la Cie comme Sergent. On peut parler du pays, que de souvenirs !!!

Nous traversons sans encombres la période du putsch d'Alger du 22 avril, les transistors nous renseignaient. On avait pas trop envie de devoir prolonger un séjour qui nous bouffait nos 20 ans : Tout çà pour 900 anciens francs par mois, soit 1euro37 actuels, la bière au foyer coûtait 60 francs. Heureusement pour moi, je pouvais taper dans mon livret de Caisse d’Épargne (5000 anciens francs par mois,soit à peine 8 €actuels). Au bout de 18 mois, j'avais épuisé ce que j'avais économisé durant 2 ans de travail comme tourneur sur métaux à l'Arsenal de RENNES.

           PELOTON DE SOUS OFFICIER A TABERGA avec Margeridon Pirou Lakehal

En novembre 1961 départ pour Taberga effectuer le peloton de Sous-off. Il fait un froid de canard sous les marabouts. Je partage mon hébergement avec des caporaux du commando de chasse qui eux possèdent une bonne expérience des opés Muller Noquet et les autres sont des mecs extra. On consomme énormément de Kronembourg, par contre la bouffe est exécrable. De la Cie, nous avons un point de vue magnifique sur la cuvette. Quel endroit extraordinaire... Malheureusement on n'est pas là en touristes car en plus de l'instruction, on participe aux opés du coin.

Je réussis le CA.2 avec la note de 12,315 (admirez la précision du calcul). On arrose çà dignement !!

            RETOUR EN COMPAGNIE A FESDIS

 Déception à notre retour, le Lt Hamel est parti laissant la Cie au Capitaine Lisse qui a cherché à établir une nouvelle rigueur au sein de l'unité. Nous n'y étions plus habitués.....Accompagné de Margeridon ,  je suis appelé à encadrer un peloton de futurs caporaux sous la houlette de l'aspirant Hattab à la gare d'El Maher. C'est une expérience nouvelle pour moi.

              PROMOTION AU GRADE DE SERGENT LE 1/03/1961

La solde passe à 1800 francs anciens soit 2 euros 80 par mois. Changement de vie, j'ai accès au mess. Le capitaine Lisse me confie le magasin. Je suis chargé de mettre de l'ordre......Nous formons un bon groupe de sergents avec Leroy, Margeridon, Pirou, Bonnant, Zullo, Le Gruec et mon pote C Lenoble qui est au bureau avec le Major Prin. La routine reprend son cours.

La Cie a toujours les mêmes objectifs : patrouilles, embuscades, protections, opérations secteurs. L'encadrement s'est étoffé, arrivée des Aspis Blumenthal, Hattab, Sgt Chefs Lory Bensaad, Sgt Benmaklouf. Nos théatres d'opérations se nomment : Chélia, Bouarif, Tafraout, Fedjouj, Beni Melloul, Djahfa, Farraoun etc

Des rumeurs de déménagement arrivent, on serait remplaçés par le 1er RA......

                      L'AFFAIRE DU POSTE 1017 28/04/1961

Dans la nuit qui précède le déménagement l'un des appelés FSNA fait pénétrer les rebelles dans le poste. Le carnage commence : Donninger, Veaux, Schneider et Kerleaux sont assassinés durant leur sommeil. Le Sgt Zullo est blessé ainsi que Ménasria : Dans la tour Chazot et un de ses camarade réussissent à se barricader et balancent des grenades.

De notre PC, nous sommes alerté. Lors de notre arrivée au 1017, nous ne pouvons que constater le carnage et serrer les dents en refoulant nos sentiments. Je suis chargé de récupérer leurs tenues afin de les habiller avant de les ensevelir. Pas facile de récupérer des habits décents...Les tenues avaient été hachées par les rafales.

                      PERIODE BOU-LERHMANE PC du Bataillon à BOU HAMAMA

Nous prenons nos quartier au poste à l'ancienne maison forestière sur la route de Bou Hamama. Le coin n'est guère rassurantet la route ne se pratique que sous escorte. Une Harka commandée par le Sgt Chef  Khélifi occupe le village à coté.

J'ai le plaisir de pouvoir profiter de ma perm détente de 15 jours, ôtés les délais de voyages il ne reste plus grand chose. Arrivé en France, je me trouve désorienté !!!!

A mon retour je découvre l'arrivée du Lt Tursan qui vient du Commando de la 9ème Cie. On l'apprécie de suite grâce à l'entrain qu'il nous communique.

Une partie de la Cie est cantonnée à Aïn Guiguel. Mon pote Bonnant est chargé de la construction d' un regroupement. Là-bas, le ravitaillement est difficile et ne se fait que sous escorte. Ils sont dans la pampa. Deux autres postes sont occupés par la Cie : l'un à Fedj, l'autre s'appelle l'Alouette ils sont situés à quelques Kms de Bou-Lhermane.

Nos missions habituelles continuent avec en plus la recherche des quelques harkis qui commençaient à déserter. Les distractions étaient inexistantes dans ce trou. De plus, il fallait être toujours sur nos gardes. Quelques nouveaux arrivent : Sgts Tros, Schitt, Irissou et j'en oublie. Après ces qq mois passés ici, on déménage bien heureux de quitter ce coin peu agréable.      

                       PERIODE KHENCHELA FERME BRUSSET

 La 11ème se restructure sous l'impulsion du Lt Tursan : Adjoint Lt Le Goasduff nous sommes une Cie opérationnelle à 4 sections :

      * 1ère Sous Lieutenant Dufour Sgts Margeridon, Leroy........

      * 2ème Aspirant Kéravec Sgt ????

      * 3ème Sgt Chef Collard Sgt ????

      * 4ème Sgt Chef Lory, Sgt Lay, Raynaud.

 Nombreuses opérations secteur avec héliportages , bouclages, ratissages, embuscades de nuit. Au cours de l'un de ces héliportages en septembre 1961, j'ai la malchance de perdre un doigt en sautant du Siko, évasan par Alouette sur Kenchéla puis séjour à l’hôpital de Constantine afin d'être opéré.  Retour à la compagnie ou le Lt Tursan me propose de demander une convalo de 8 jours qui est acceptée. En ajoutant qq jours de droits accumulés, ça donnait une dizaine de jours. Néanmoins je n'avais pas capté que le voyage était à mes frais (60000 francs de l'époque, 100 € actuels). Mes derniers sous sont passés là. Mais quel plaisir de  retrouver ma Bretagne. Heureusement, je commençais à bénéficier de la solde

ADL 30000 Francs anciens soit 45€. Lors de cette perm, j'ai pu aller rendre visite à la famille du Sergent Christian Leguilloux qui était chef de bord sur half track à la CCAS. Je l'avais connu à Rennes. C'était un escrimeur de bon niveau au Cercle Paul Bert. Son épouse attendait un bébé et j'en avais profité pour la rassurer sur le  sort de son époux. C'est d'ailleurs ainsi que nous procédions vis à vis de nos proches fortement inquiets sur notre sort.

 Un jour, nous avons vu débarquer un dénommé Jean Luc Juvin en provenance de la 10ème Cie. Il avait une guitare en bandoulière et était chanteur compositeur. Il animait nos soirées avec un certain talent. Lors de son retour à la vie civile, il a continué dans cette voie et a eu semble t'il qq succès dont un prix à la Rose d'Or d'Antibes.

Le Conseil de Réforme de Constantine m'a attribué une pension d'Invalidité de10% suite à l'amputation de mon annulaire droit.

 Le 20/12/1962, la section du Sgt Chef Lory en embuscade du coté de Zoui a du subir la perte de 2 soldats : Nicol et Dufresne. Le sergent Raynaud fut également blessé. A quelques jours de Noël, le moral de tous était au plus bas. Le Lieutenant Tursan lors des obsèques de nos 2 camarades avait fait un discours mémorable.

 Les parents de l'une des victimes étaient venus sur place et avaient souhaité se recueillir à l'endroit ou leur fils était tombé (moments poignants pour nous).

  A cette époque il n'y avait pas de cellules de soutien psychologique comme aujourd'hui ni de passage par les Invalides...La Médaille Militaire et une Palme étaient décernées à titre posthume. Les corps n' étaient rapatriés que lorsque le nombre de cercueils était  suffisants pour mettre en place un transfert.

 Le Lieutenant Tursan nous quitte. Il est remplacé par le Lt Alluchon, un brave homme couvert de décorations. Il va être chargé d'assurer le nième déménagement. En effet tout le Bataillon va se retrouver à Batna

                     PERIODE BATNA Camp Ruiter Janvier à Avril 1962

  Nous voici sur Batna, le camp est immense. Les 4 Cies sont regroupées et les activités ont changé : retour à la vie de caserne avec ses contraintes, gardes, corvées, patrouilles en ville, lever des couleurs, extinction des feux....De plus, il faudra assurer la permanence du soir au BMC........Tout ça va nous emmener jusqu'au cessez le feu de Mars. Un nouveau commandant de Cie nous arrive. C'est le Capitai ne Girard, il a commandé longtemps le commando de chasse du 2ème Bataillon. Illoge en ville et nous donne l'impression d'être désabusé....Il expédie les affaires courantes sans plus.

A Batna, nous retrouvons un peu de civilisation. Après ces longs mois passés dans le bled on profite du cinéma, de sorties en ville, de restaurants,de bars de nuit. Ma  solde de super ADL  55000 anciens francs soit 85€ fond à vu d’œil.

Après la proclamation du cessez le feu, on nous diminue nos dotations de munitions. On enregistre encore qq désertions de FSNA. Il est tant que  ça se termine. Tout se délite, l'eau est coupée la moitié du temps et au mess c'est la galère.....

 Enfin, le 30 avril on rend le paquetage direction Bône.  Embarquement le 1er mai sur le Ville d'Alger. Nous quittons sans regret cette terre d'Algérie après 21 mois de présence. Il va falloir maintenant se réhabituer à la vie civile.

                     EPILOGUE

   Que dire de cette longue période qui nous a bouffé une partie de notre jeunesse ?

 Le coté positif restera cette camaraderie acquise au fil des événement joyeux ou souvent hélas tragique. Cette expérience de la vie en communauté, cet apprentissage de la prise de responsabilités acquise en tant que sous-officier me servira malgré tout dans ma future vie professionnelle .

Que dire de plus.... Les polémiques qui se sont propagées dans les médias ces dernières années n'ont guère servi a faire reconnaître notre engagement dans ce conflit.

En ce qui me concerne, j'ai ma conscience pour moi. En aucun cas je n'ai participé à ces exactions tant rapportées dans les commentaires. Pour nous jeunes appelés du contingent nous ne retiendrons que « l'aspect sportif ». Nous avons galéré sur les pistes des Aurès Némentcha sous la chaleur de l'été et le froid glacial de l'hiver, dormant parfois à la dure avec très souvent la peur au ventre.

 Nous n'avons pas à culpabiliser sur notre action en Algérie, on a fait ce qu'on nous a demandé et personne ne me semble habilité a apporter un jugement, surtout ceux qui n'était pas là au moment des faits .

 En espérant que les gens qui liront ce récit se feront une idée plus précise de ce que la génération des septuagénaires d'aujourd'hui a vécu pendant 26 à 30 mois pour la plupart d'entre nous.

                INCH ALLAH

                   Notes complémentaires : Ceux qui trouveraient dans ce récit des modifications à apporter ou des compléments d'informations pourront me contacter sur : lay.rene@wanadoo,fr

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