J'avais 20 ans dans les Aurès - page 10

Personnellement, je n’y participe qu’en spectateur, j’enlève même un mégot en train de se consumer sur la djellaba d’un vieillard, mégot jeté volontairement sur ce vieillard par un ancien, sans doute un copain de Sassius.  Sassius qui n’a toujours pas été évacué et qui git, là, les manches retroussées, l’avant bras gauche couvert de sang. Je me suis approché de son cadavre et je lui ai ouvert la main gauche pour voir sa ligne de vie : sa ligne de vie était très longue !!!!!J’ai fait ce geste parce que étant gamin en vacances à Malo les Bains, ma maman avait invité une de ses amies d’enfance, Mlle D’HOOGE , cette demoiselle lisait dans les lignes de la main et annonçait des prédictions. Je l’ai écoutée attentivement et quand j’ai regardé ma ligne de vie, je me suis aperçu qu’elle était très courte et depuis, j’avais la certitude que je serais mort jeune.

C’est ridicule mais cette idée m’à longtemps poursuivie et quand j’ai su que je partais pour l’Algérie j’ai pensé que je ne reviendrai pas !!! Et tous les morts jeunes que j’ai vus là bas avaient une ligne de vie très longue. Depuis je profite au maximum de la vie et cela m’a réussi !! Et ce garçon est mort à 24 ans, il était sursitaire, orphelin de guerre, élevé par ses deux tantes, envoyé illégalement en Algérie et comme son père, mort pour la France, comme quoi la destinée vous rattrape.

Des gendarmes sont arrivés en véhicule blindé, habillés de gilets pare-balles (c’est le genre de soldats de métier qui ne prennent pas de risques mais qui touchent une grosse solde et des primes de risques alors que nous, pauvres appelés n’avons que notre chemise pour nous protéger, marchons à pieds et ne sommes payés que 4 frs32 de l’époque et par quinzaine !!!!!). Ces messieurs sont venus interroger notre prisonnier et faire des procès verbaux !!!  Ils vont sans doute avoir les honneurs de notre opération, encore que, un mort chez nous ça fait désordre pour nous pauvres appelés, mais un résultat positif pour les militaires de carrière, il y aura distribution de bananes (Décorations) lors d’une prochaine cérémonie ou il y aura des officiels, de la musique funèbre (quand j’entends la sonnerie aux morts, j’ai des larmes dans les yeux) des petits fours et quelques discours de remerciements et de félicitations à titre posthume. Je ne vais jamais aux cérémonies de commémorations.

Suite à cette embuscade, une opération est déclenchée. Nous voilà partis en plein cagnard (Aout en plein bled) Il fait surement 35° à l’ombre mais il n’y a pas d’ombre et nous marchons vers la montagne. Il y a longtemps que les bidons sont vides, nous avons mangé nos sardines et notre pain et nos marchons déjà bien fatigués avant d’arriver à la montagne. Nous arrivons près d’une mechta abandonnée, nous la visitons prudemment : R.A.S . Un camarade découvre un puits, en y jetant des cailloux on entend qu’il y a de l’eau. Le puits est assez étroit et pas trop profond, je décide de descendre en m’appuyant de chaque côté avec mes pataugas, le fond du puits est en partie éboulé et les éboulis ont comblé en partie le fond du puits, je saute sur les éboulis et prends pied au fond. Les copains me jettent leurs bidons que je rempli avec cette eau dont je ne vois même pas la couleur, nous faisons un ascenseur à bidons, les bidons remplis, je dois remonter mais comme les parois sont éboulées, je ne peux pas prendre appui sur les côtés, je suis coincé, et quand je regarde en haut l’entrée du puits me parait toute petite, pas de panique, les copains enlèvent leur ceinturon, les bretelles de fusils et en font une corde qui me permet de me hisser hors du puits OUF !!!

En sortant je suis écrasé de chaleur, dans mon puits, j’étais au frais. Je  récupère mon F.M et en route, on ne sait pas ce qui nous attend. Il nous manque 4 Gars : Sassius décédé, emmené en hélico sans doute a Khenchela, Vitour blessé, Méheut (arme cassée) et Bollaingue (crise de nerfs) emmenés par les gendarmes. Et c’est une marche harassante, en plein soleil, en pleine montagne où quand nous croyons être arrivés en haut, une autre escalade se dessine. Les porteurs de musettes sont les premiers à tomber de fatigue, de soif, d’épuisement. Moi, je commence à avoir les jambes qui tremblent et qui répondent moins bien. Mon F.M. pèse une tonne, mais on continue, si on tombe sur des rebelles on va à l’abattoir !!! Les gars commencent à tomber d’épuisement, nous faisons des haltes plus fréquentes et plus longues,  on s’affale sur  place et quand vient l’ordre de repartir certains ne se lèvent plus, alors sur ordre du lieutenant on prend leurs armes et on les laisse sur place. Et comme ils ne sont pas longs à nous rattraper, le lieutenant leur donne l’ordre de récupérer leur arme et de continuer. Et on continue !! Il arrive un moment ou je perds l’équilibre, je tombe en avant et suis incapable de me relever, j’ai la langue gonflée dans la bouche, je pleure de rage et je reste allongé sur le ventre, près à mourir sur place. Un sergent, un costaud dont j’ai oublié le nom m’aide à me relever et se charge de mon F.M. et on continue.

Plus très longtemps, notre progression est stoppée par une rafale de P.M. et des cris Balek, Balek, un de nos gars est tombé nez à nez avec deux personnes en pleine montagne il faut se méfier. Ce ne sont que des innocents  bergers ? Qui sont tout de suite embauchés pour porter le matériel lourd : radio, sous l’œil vigilant du lieutenant et on continue. Et là c’est la fin plus personne n’est en état de poursuivre, il est plus de  18 H, ça fait 16 heures que nous sommes en route sans rien dans l’estomac, de la folie. Le lieutenant se décide à appeler les hélicos pour nous évacuer. Les bananes ne sont pas disponibles et ne peuvent pas voler de nuit, par contre il y a un SIko disponible qui peut emporter 5 gus les plus amochés. Nous attendons l’hélico avec impatience. Nous l’entendons arriver avec un soupir de soulagement : la fin du calvaire.

Le Sykorsky ne peut pas se poser, il y a trop de pente, le pilote réussi à poser une roue sur un rocher, les gars embarquent, ils ont à peine embarqués que le rocher sur lequel  la roue de l’hélico prend appui  bascule, les pales de l’hélico viennent couper quelques petits buissons, heureusement que le pilote a eu le bon reflexe, et qu’il a remis les gaz autrement c’était la catastrophe et il s’éloigne en emmenant nos camarades que l’on jalouse quand même un peu. Nous on repart mais cette fois dans l’autre sens, on descend et on sait que les camions viennent à notre rencontre, je ne vais pas dire que ça nous a donné des ailes mais les jambes vont mieux, le F.M. parait moins lourd. Nous arrivons aux camions la nuit tombante, nous embarquons et en route pour Taouzient où nous sommes attendus par le reste de la compagnie.

A peine arrivés on se débarrasse de nos armes et nous allons au réfectoire où on nous sert le repas du midi suivi du repas du soir que personne ne mange de bon appétit. Nous ressassons les évènements de la journée, journée mémorable : c’était le 12 août 1961 en plein djebel algérien, j’y étais et ce jour là une citation de je ne sais plus qui a pris beaucoup de sens pour moi c’est : NUL NE CONNAIT SES LIMITES TANT QU’IL N’EST PAS ALLE AU DELA ! Quand je repense à cette journée les larmes me montent aux yeux. Cette journée là, je ne l’oublierai jamais, elle est marquée dans mon esprit et il m’arrive de la revivre dans un cauchemar.

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