J'avais 20 ans dans les Aurès - page 9

De garde le soir à l’entrée du poste, pour empêcher éventuellement les fels de rentrer et après avoir bu de la limonade locale (le fameux scotch) j’ai attrapé une chiasse carabinée, j’ai appelé pour me faire remplacer le temps d’aller aux latrines, la première fois, pas de problème, les autres fois l’adjudant m’a dit : tu te démerdes, tu n’as qu’a chier sur place et arrêter de nous déranger pour rien. C’est ce que j’ai fait 3 ou 4 fois pendant ma garde !!!!

Les 3 premières semaines en Algérie ont été des semaines de découvertes et d’initiation à la vie de combattant, sincèrement, le temps a passé assez vite avec des activités variées. Nous avons connu la promiscuité, les toilettes rapides, les chiottes en commun, les soirées arrosées au foyer, les jeux malsains des bidasses : embrasser le cul de la mariée et autres polissonneries. Nous avons aussi découvert les puces qui viennent sournoisement vous piquer et qui vous font vous gratter des heures après et pendant des heures !!! Et nous sommes arrivés au 12 Aout 1961, une date que je n’oublierai jamais.

Nous sommes partis très tôt le matin, rassemblement avec armes et bagages vers 2h du matin pour un ratissage qui ne doit durer que quelques heures, nous devons être rentrés vers 10, 11 Heures dans la matinée. Nous emportons un pain pour quatre, une boite de sardines pour deux pour le petit déjeuner et de l’eau à la convenance de chacun. Certains n’emportant que le minimum, un bidon d’eau ça pèse sur les épaules au bout de quelques kilomètres, en plus du reste, et en route. Les G.M.C. ronflent dans la nuit, tous feux allumés pour bien faire voir vers quelle direction on se dirige, puis au bout de quelques kilomètres, changement de direction, tous feux éteints, nous nous dirigeons vers notre but (totalement inconnu des participants, sauf de nos gradés qui ne jugent pas utile de nous informer de notre mission, (comme d’habitude, nous sommes dans le vague le plus complet). Les camions font un bruit étourdissant et je crois que nous sommes les seuls à ne pas savoir ou nous nous dirigeons, les gens du coin ont tout leur temps pour nous situer. Nous débarquons des camions, rapidement, sans bruit (c’est primordial) et nous voilà partis, en formation dans la nuit noire, en silence jusqu’à notre point de démarrage de ratissage.

Nous prenons position vers 4 h 30, tous en ligne, à environ une vingtaine de mètres les uns des autres, tous en position couchée et nous attendons le lever du soleil pour démarrer l’opération. L’obscurité se dissipe lentement, une lueur pointe derrière la crête des montagnes proches. J’aperçois un sanglier qui court tout le long de notre dispositif, celui là a de la chance, on n’a pas le droit de tirer. J’aperçois un chacal qui fait la même chose, le premier chacal que je vois depuis mon arrivée. On les entend mais on ne les voit pratiquement jamais. Le temps passe, le soleil se lève et nous découvrons le terrain que nous allons devoir ratisser : la plaine en direction et jusqu’à la montagne, environ 10 kilomètres. Le dispositif est en place, nous allons pouvoir démarrer, le lieutenant s’aperçoit qu’il y a une mechta à l’extrême droite de notre position, sur une colline, à 100 m de nos premiers hommes. Par prudence, il envoie 2 hommes pour reconnaître la mechta. La, je crois qu’il a fait une erreur, les deux gars sont partis sans protection,  en plus il s’agit de deux gars qui ne sortent jamais en opération, il s’agit du fourrier (Vitour) et de l’instituteur ( Sassius Borda), l’instit n’aurait jamais du se trouver en Algérie en tant qu’orphelin de guerre et Vitour était à moins de 100 jours de la quille. En principe, à 100 jours de la quille l’appelé ne sortait plus en opé. Mais là, c’était une décision de l’adjudant, en quelque sorte c’était une vengeance personnelle. Bref, c’est le destin.

Donc, nous sommes statiques en attendant le retour de nos deux collègues. Tout à coup, j’entends des claquements rapides que je situe sur ma gauche, mon premier réflexe est de me tourner vers la gauche quand  j’entend  les détonations de départ des coups de feu sur ma droite et là, je vois tout les copains allongés par terre, il y avait du monde dans la mechta et nos deux gars se sont fait surprendre. Vitour a eu le reflexe de tirer le premier puis de fuir dans la direction de la sortie et de tout de suite s’abriter derrière le muret de pierres qui entoure la mechta, quant à Sassius,  il a suivi son copain mais ne s’est pas abrité derrière le muret, a continué dans l’axe de la sortie et s’est pris une rafale de Thompson (du 11,43) dans le dos. Le pauvre n’a pas survécu, il a du mourir instantanément, Vitour a été blessé au visage par des éclats de pierre qui ont ricochés sur le muret. Et c’est un déluge de feu de notre côté, nous tirons tous  sur les rebelles qui courent comme des lapins entre les impacts de balles qui tapent  dans la poussière et font des petits nuages autour des cibles et dans la fébrilité du moment, personne ne s’applique à viser, résultat,  des cartouches grillées en grand nombre et pas de résultat, les rebelles disparaissent  derrière la ligne de crête, ils nous laissent un prisonnier, et chez nous, un mort et un blessé.

Triste bilan. Ensuite, c’est le carnage, les habitants sont rassemblés à l’extérieur, les bêtes sont abattues, les ânes au fusil, les poules à coups de crosses, j’ai même vu un garçon très calme d’habitude casser la crosse de son MAS 56 en tapant sur une poule !!! C’est beau la guerre !!! Cerise sur le gâteau, on met le feu à ce qui reste, les mechtas avec le toit de branches sont des brasiers immédiats. Tous les biens de ces felahs partent en fumée !!! Vive la France ?  Après avoir cassé les jarres en terre qui contenaient les maigres provisions de ces pauvres gens rassemblés, accroupis, les bras en croix, muets et résignés pour assister a ce triste spectacle. Les ânes qui perdent leurs tripes et qui meurent dignement debout sous les yeux de leur propriétaire. C’est le pillage, il n’y a pas d’autre mot. Honte à la guerre !!

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