J'avais 20 ans dans les Aurès - page 8

 D’ailleurs, c’est simple quand on joue au 7,14,21 le  nec plus ultra c’est de commander un scotch en espérant ne pas être obligé de le boire et de le faire boire à un copain. Le seul attrait du scotch c’est son prix : 20 centimes !!! Après la soirée passée avec les copains je vais à mon tour de garde, je grimpe l’échelle de fer qui mène au second étage, je bascule la trappe et je découvre mon décor des deux heures à venir : quatre meurtrières aux quatre points cardinaux, un toit de tôle, un F.M. 24/29 posé sur un axe fixé dans la maçonnerie direction plein Sud et la sentinelle qui m’a précédé, qui est bien contente d’avoir fini et qui me passe les consignes : tu te démerdes. Il a à peine fini sa phrase que je vois passer une lueur rouge dans le ciel, je lui demande : c’est quoi ça ? Pour toute réponse il ouvre la trappe de communication avec les radios du dessous et hurle : une fusée de détresse en direction d’Edgar Quinet, une deuxième fusée rouge en direction d’Edgar Quinet, Calmement le radio qui est au premier étage lui dit : ce n’est pas grave, c’est la Harka 8 qui vient d’accrocher !!

Nous attendons quelques minutes, le calme est revenu. Mon prédécesseur prend le fusil mitrailleur, le déplace et le fixe en direction d’Edgar Quinet en me disant : s’ils viennent c’est de par là et tu les allumes, allez, bonne garde ! Je n’en mène pas large, j’ai beau écarquiller les yeux, je ne vois rien, je ne connais pas le terrain, ni les alentours, j’ai peur, j’entend plein de bruits nouveaux, le cri des chacals me glace le dos, le moindre bruit me fait sursauter, heureusement le transistor du radio me rappelle que je ne suis pas seul, je crois que ces deux heures sont les plus interminables de ma vie, après, on s’ habitue, l’homme s’habitue à tout !!! A la douleur, au froid, au chaud, à la soif, à la faim, au mal, au bien, aux corvées, aux cons, à la guerre et j’en passe. A la fin de ma garde, la relève, je l’aurai bien embrassé mais je fais déjà le fanfaron vis-à-vis du nouveau qui arrive. Il me questionne : Comment ça s’est passé ? Je lui répond : Bien, y a juste la Harka qui a accroché à Edgar Quinet, pas de bobo, bon s’ils viennent ce sera de ce côté-là, t’as le F.M. tu te démerdes. C’est ce qu’on appelle le passage de consignes. Je suis persuadé qu’il a tenu le même langage à la relève. C’est comme ça que l’on devient un peu à la fois un ancien qui a des couilles au cul……

Et ce fut le début d’une longue série de gardes, de nuits passées en embuscade en attendant un ennemi silencieux et invisible, en se demandant ce qu’on était venu faire dans ce pays ou rien ne nous attire si ce n’est la découverte de paysages grandioses, d’une misère partout présente, d’une insécurité latente et l’incertitude de l’avenir.

Première nuit à Taouzient : la garde, deuxième nuit à Taouzient l’embuscade. Après la soupe, on me prévient que je serai d’embuscade ce soir, je serai radio, c'est-à-dire que je devrais marcher derrière le chef de section et lui transmettre les messages. Bien sur, je n’avais jamais touché un poste de radio de ma vie militaire…..Il parait que je n’avais qu’à écouter. En fait, j’ai eu un grésillement permanent dans les oreilles, je me demandai même si les fellaghas ne l’entendaient pas !!! et, chaque fois que j’entendais parler, je tapai sur l’épaule du sous lieutenant chef de section en disant : il y a un message. Non qu’il me répondait,moi c’est Marron Autorité. J’avais des messages de toutes les couleurs, des vacations horaires reprises par mon poste. J’avais Jaune Poste (j’ai su par la suite que c’était la 5) Marron poste, c’était la 8, Marron autorité c’était le chef de l’opération de la 8 etc. J’ai fini par appliquer la loi de l’appelé en Algérie : HEUREUX CELUI QUI A COMPRIS QU’IL NE FAUT PAS CHERCHER A COMPRENDRE. Et je les ai laissés causer. Nous sommes rentrés bredouilles comme d’habitude, bien fatigués après un crapahut inutile dans la caillasse et la nuit noire, bien dormi avec quand même des cauchemars avec des fels partout, mais on va s’habituer !!!!!

Et puis ce fut la routine, garde, embuscades, opérations de plusieurs jours avec pour nourriture des rations, du singe (corned beef), du fromage (en boite), des pastilles pour purifier l’eau, une petite ration de gnole, du papier cul, du pâté de viande de porc et de bœuf, des sachets de poudre à la menthe et à l’orange et bien sur la boite de sardine qu’il fallait même boire l’huile pour les vitamines, ce que j’ai toujours fait bien sur (et c’est vrai). Après plusieurs factions à la tour de guet ou à l’entrée du poste on se fait à la routine, ça devient une habitude, et le danger est là !!

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