J'avais 20 ans dans les Aurès - page 7

Après cette mauvaise nuit, caoua, ça y est on se met au langage du bled, je disais : mauvais caoua, c’est simple depuis l’Algérie quand je bois du café le matin l’ai des nausées !!! Donc, après le caoua, rassemblement avec la valise en alu que nous ne quittons pas des yeux : notre seul bien, tout ce que nous possédons tient dans cette valise de 50 cm sur 40 cm, notre fortune à chacun !!!! Elle ne nous quittera pas pendant les deux ans qu’il nous reste à passer ici. Les  sections sont formées, en ligne, tous derrière notre valise, appel et affectation aux différents bataillons du régiment. C’est là que commencent les séparations, les gars avec qui on commençait a sympathiser s’en vont et on nous affecte des inconnus avec qui nous n’allons pas tarder à faire connaissance, c’est comme à l’école quand on change de classe ou de collège !!! Mon copain Milo est affecté au 1° bataillon, mon pote Lartisien lui fait ses adieux en chantant : Adieu l’Emile je t’aimais bien tu sais, adieu l’Emile je t’aimais bien, c’est dur de mourir au printemps…… Etait-ce prémonitoire, nous n’avons jamais revu Milo!!!

Pour ma part, je suis affecté au 2° Bataillon, 8° Cie avec Delville un gros costaud, Lartisien un roubaisien, Nogueirra (un portugais),Cherdo un breton (qui deviendra mon meilleur pote avec Jedric un gars de la somme), Holtz, un mineur du Nord, fort comme un turc mais sensible dans sa tête, Delville (un costaud avec une tête de moineau), les autres connais pas encore. Départ en camion (GMC) pour une bourgade appelée Edgar Quinet, connue seulement des parisiens (il parait qu’il y a une station de métro qui s’appelle Edgar Quinet). Les français d’Algérie ne se sont pas cassé la tête pour baptiser les patelins du coin : Corneille, Racine, Molière, Philippeville, Orléansville, etc….Bref, nous arrivons à Edgar Quinet dans l’après midi et nous prenons place dans nos quartiers (paillasses et tabourets). Nous prenons possession des lieux provisoirement, j’apprends que demain nous partons pour notre poste ou nous allons rester plusieurs mois : Taouzient ! L’inconnu.

Nous trainaillons un peu dans Edgar Quinet qui pour nous n’est qu’un village pouilleux habité par des civils en guenilles, la « route » est bordée d’échoppes crasseuses ou on trouve de tout et de rien et des hordes d’enfants qui piaillent et courent partout en nous jetant des regards curieux, souvent avec un doigt dans le nez ou dans la bouche, ils ont tous de beaux yeux sombres. Ce village pouilleux va bientôt devenir le but de nos très rares sorties. Nous y trouverons des brochettes  enfilées sur des rayons de roue de vélo, cuites à la braise sur un barbecue découpé dans un bidon de détergent et arrosées copieusement d’harissa que nous prenons d’abord pour de la sauce tomate mais nous avons vite fait la différence !! Brochette : 25 centimes de franc algérien, bouteille de rosé 1 franc50, en se cotisant on fait un bon repas : brochettes, rosé, pain, harissa, chiasse le lendemain. Il faut dire que question hygiène ils ont encore beaucoup à apprendre !! Et nous nous devons apprendre à nous méfier de tout : du soleil au dessus, du cheval par derrière, de la femme par devant, du scorpion par en dessous et de l’arabe partout. (proverbe flamand)

Une fois la nuit tombée dans la chambrée éclairée à la bougie c’est le calme. Certains écrivent assis sur la paillasse, le papier à lettre posé sur le tabouret, le Bic à la bouche, l’air pensif, c’est le calme avant la tempête. Tout à coup des lumières traversent le ciel, on entend un brouhaha, ça court dans tous les sens, des soldats armés pénètrent dans notre chambre en hurlant : on est attaqué, éteignez les bougies, planquez vous sous les lits et ne mouftez pas. Il ne faut pas nous le dire 2 fois (nous n’avons toujours pas d’arme). Comme je suis curieux et pas trop franc je reste quand même près d’une fenêtre, on ne sait jamais, prudence, je ne veux pas mourir sous un lit, je préfère sauter par la fenêtre. Et là j’assiste au spectacle bien monté par les anciens : il y a ceux qui courent dans tous les sens, ceux qui font du bruit avec les moteurs de GMC, ceux qui assis sous les fenêtres jettent des relais de mortier enflammés pour faire croire à des balles traçantes, ceux qui poussent de grands cris en donnant des ordres et des contre-ordres (ça, on a déjà l’habitude) et curieusement j’ai entendu (et je ne suis pas le seul) un bruit de fusillade alors que parait il pas un coup de feu a été tiré ! N’empêche que l’on s’est fait avoir comme des bleus par ce bizutage organisé par les anciens et très bien réussi, 50 ans après je m’en souviens comme si c’était hier. Je passe quand même une nuit agitée, changement de paillasse, de cadre, d’odeurs, de bruits et quand même de l’appréhension et des questions sur l’avenir etc.

Nous restons à Edgar Quinet une journée. Journée mémorable, après les évènements de la soirée d’hier nous sommes tous un peu tendus, nous trainons dans le camp et je découvre les toilettes appelées pompeusement « feuillées » pourquoi ? Il s’agit d’une fosse d’un mètre de profondeur, longue de  cinq mètres, large d’un mètre avec des planches espacées de 40 cm Posées en travers. Il nous reste plus qu’à baisser le pantalon, s’accroupir à coté d’un copain ou deux, de prendre un air dégagé, de lutter contre les mouches et d’attendre que ça se passe !!! Pour être protégé des regards, l’architecte a disposé des tôles en arc de cercle autour des feuillées en laissant une entrée et une sortie, sans doute pour éviter les croisements dangereux et les chutes !! Et la, d’un coup, je suis en train de  ……. avec deux copains quand on entend des cris et du brouhaha, nous restons calmes (par obligation) et tout à coup un sanglier passe devant nous, à toute vitesse, en nous éclaboussant de cailloux, il est entrée par l’entrée et sortie de l’autre côté ou vice versa, l’effet de surprise passé, nous remontons nos pantalons de treillis, je ne suis pas sûr que l’on se soit essuyés sur ce coup là !!!! Deux coups de fusil et le malheureux sanglier a été abattu et finira dans les gamelles de la troupe.

C’est ça le service militaire en Algérie, nous allons d’aventures en aventures et de découvertes en découvertes !! Ca forme la jeunesse. Le soir nous avons droit à une séance de cinéma : Tarzan et ? La, j’apprends que les français du coin s’appellent Romitti, Faletti, Angeli, Carmignani, Rognoni etc, des noms bien de chez nous  qui nous changent des Vandekerkhove, Stablinsky, Martin ETC… Ce soir la, j’ai du monter la garde près d’un réseau de barbelés avec une arme à la main pour me rassurer mais j’ai quand même eu peur quand j’ai découvert qu’il y avait d’énormes crapauds qui partageaient notre poste de garde et qui ne sortaient que la nuit, sans doute pour faire peur aux nouveaux arrivés que nous étions.

Le lendemain matin, départ pour Taouzient après le sempiternel  caoua, une vingtaine de kms sur une route macadamisée et parsemées de nids de poules que les chauffeurs ne cherchent même
pas à éviter, nous sommes secoués comme des pruniers, on va vite s’habituer. Au bout d’une longue ligne droite, nous découvrons notre nouvelle maison. C’est plat, au loin de chaque côtés de lointaines montagnes et au milieu Taouzient la jolie où nous allons vivre un certain temps ! Il s’agit d’un poste récemment construit, pas encore terminé. Une enceinte de pierres avec des meurtrières, deux tours de guet et à l’intérieur de ces protections le mess, le réfectoire, les chambrées, les chambres des sous off, le foyer est encore de l’autre côté de la route, dans l’ancien poste en attendant les finitions.

C’est d’ailleurs dans l’ancien poste que nous allons loger !!! J’ai de la chance, je vais dormir la ou étaient les chevaux de la harka 8. Je viens d’apprendre qu’à la 8° Cie il y a une harka montée, c'est-à-dire qu’il y a une vingtaine de chevaux squelettiques qui sont montés par des fels ralliés et qui sont près à intervenir plus rapidement à cheval que nous à pieds !! Je touche enfin mon arme : comme je suis large d’épaules je reçois le fusil mitrailleur  Modèle 24/29, je crois qu’il pèse 12 Kg au départ mais beaucoup plus en route et à l’arrivée !! Petit veinard. Pour me mettre en forme, je suis de garde ce soir de 9h à 11h dans la tour où il y a les radios au 1° étage. Je prends mon mal en patience, après la soupe, (on a vite fait le tour du poste) découverte du foyer, un gourbi infâme ou nous nous retrouvons, serrés comme des sardines avec un choix de consommations limité : Kronenbourg, Mutzig, Orangina et, le pompon la limonade locale baptisée scotch qui est loupée une fois sur deux et qui vous file une chiasse pas possible.

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