J'avais 20 ans dans les Aurès - page 6

Nous embarquons sur le SIDI FERRUCH, un vieux rafiot qui fait la traversée Marseille Philippeville depuis des décades. Premières impressions, un bateau c’est grand quand on est dehors mais petit quand on est dedans. Ca sent bon la mer pour le moment, ça n’a pas duré longtemps, l’odeur de la marée est vite remplacée par l’odeur du vomit dés que nous arrivons en haute mer. Je me débrouille avec trois copains pour louer une cabine à un membre de l’équipage, ces salauds n’ont pas honte de dépouiller de pauvres bidasses de leur argent de poche. Enfin, nous avons la tranquillité, le confort et nous sommes à l’abri des odeurs nauséabondes de la cale ou sont installés nos infortunés compagnons de voyage. Traversée sans problème, dans la matinée nous arrivons en vue de Philippeville sous un soleil écrasant, nous découvrons le rivage africain, un autre continent, le début d’une aventure.

Je suis frappé par le nombre de sacs appuyés sur les murs des hangars, par la suite, je m’aperçois que les « sacs » sont en fait des hommes en djellaba adossés aux murs. Rien que des grands courageux qui se dorent au soleil. Nous débarquons en file indienne pour nous rassembler une fois de plus avec tout notre paquetage, en plein soleil, on attend……… quoi, on ne sait pas mais on attend. Enfin on s’occupe de nous, nous sommes dispatchés dans des unités différentes, dans des secteurs différents, pour nous, c’est du chinois, on suit les autres et les autres nous suivent, direction la gare. La gare si on veut, il s’agit d’une voie de chemin de fer dans l’enceinte portuaire. Nous embarquons dans les wagons de marchandises, personnellement je me juche sur un wagon citerne, là ou il fait chaud, la ferraille de la citerne me brule les fesses à travers le tissus de mon treillis. Il y à un wagon vide devant la locomotive,  pour protéger la loco, comme ça s’il y a une mine ça n’est pas la loco qui explose !!!!! Juste derrière la loco il y a un wagon avec des soldats armés de fusils, de fusil-mitrailleur, de même qu’en fin de convoi, même armement.

Nous commençons à nous poser des questions : pourquoi nous nous n’avons pas d’armes ?? Tous les 5 km il y a une tour de guet avec 4 ou 5 sentinelles qui montent la garde chacune leur tour toutes les 2 heures et cela jour et nuit et tous les jours. Quelle vie !!! Pourvu que je ne sois pas affecté à une compagnie de garde !!!! Enfin, on verra bien, de toute façon je n’ai aucun pouvoir de décision. Le train va cahin-caha vers une destination inconnue de nous, ça roule à 40 kmh et Parfois à moins de 5 kmh, certains s’amusent à descendre du train, ils ont le temps de pisser et en courant, ils rattrapent le tortillard. Sauf une fois où un gars est descendu pisser, il a fait le malin, il a un peu trainé et le train a fait un démarrage canon, on a vu notre copain courir derrière le train,  s’essouffler lamentablement et rester sur le carreau. Adieu valise en alu et paquetage, le pauvre gars est resté seul dans la nature en pays inconnu, sans arme et presqu’a poil. Jamais eu de nouvelles.

Nous sommes arrivés à Constantine, si je me souviens bien c’était le camp Frey. Débarquement des wagons, embarquement dans les G.M.C. Prise de position au camp Frey ou nous sommes arrivés dans la soirée après avoir traversé une partie de la ville, des arabes en haillons partout, une ville très vivante avec ses bruits et surtout ses odeurs, pour nous français un dépaysement total, la découverte d’un autre mode de vie, d’une autre civilisation. Nous récupérons chacun une paillasse dans une cabane en tôle surchauffée et malodorante, souper plus que frugal et écriture à la famille pour les plus pressés. Vers 22 h nous sommes réveillés par un groupe de commando qui rentre d’embuscade. Des mecs en tenue léopard, qui commencent à déballer des boites de rations pour casser la croute, le ton monte et une dispute éclate.

Un énergumène sort une baïonnette et en menace un autre avec l’engin sous la gorge, ça jette un froid, nous restons passifs, heureusement, un gars du commando intervient et désarme l’énergumène en question. A priori ce genre d’exhibition est monnaie courante mais la première fois ça fait quand même drôle. L’incident clos, tout le monde se couche. La nuit est courte, Nous sommes bouffés par les punaises qui dès qu’on allume la lampe torche s’enfuient sous l’oreiller et dès qu’il fait noir sortent de leur cachette pour nous chatouiller le corps. A un tel point que je suis sorti du dortoir et que j’ai dormi à la belle étoile, enveloppé dans une couverture qui puait. Le lendemain nous sommes partis en camions pour un patelin appelé Khenchela, l’aventure continue, nous observons curieusement le paysage nouveau pour nous : des montagnes à l’horizon, des cailloux partout, pas de cultures, un paysage monochrome, de temps en temps quelques paysans en haillons menant des ânes squelettiques et surchargés qui avancent lentement dans un nuage de poussière. Le tout sous une chaleur accablante.

Nous traversons des ‘villages’ aux drôles de noms : Le Kroubs, Telergma , et nous arrivons à Khenchela, la plus grosse agglomération de la zone sud-constantinoise, base arrière de notre régiment le 94° RI, là ou nous irons chercher notre approvisionnement un fois par semaine en convoi protégé par des blindés à l’avant et à l’arrière, une protection de route et un survol du convoi par l’aviation, tout un programme que nous allons découvrir. La zone sud-constantinoise, berceau de la rébellion et théâtre de multiples opérations meurtrières pour les rebelles comme pour les militaires français.

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