J'avais 20 ans dans les Aurès - page 5

Un soir que je conduisais des officiers au fort de Monbré un officier me demande de m’arrêter au village, à la charcuterie, il voulait améliorer le menu du mess et surtout boire un coup au bistrot qui jouxtait la charcuterie. Moi, j’attendais dans la jeep, au bout de quelques minutes, le charcutier vient me trouver et me demande ce que je fais dans la jeep et pourquoi  je ne vais pas au café avec les autres, je lui réponds que je n’ai pas d’argent (il me tend royalement un billet de 10 frs) et me dit va boire un coup. Sitôt dit sitôt fait, j’abandonne ma jeep (j’ai su après que c’était interdit et passible de prison) et je rentre au café. Le lieutenant m’interpelle : qu’est ce que tu viens faire ici et la jeep ? Je lui réponds que la jeep ne craint rien et que le charcutier qui m’a payé un coup  la surveille. Résultat le lieutenant n’a pas voulu que je paie, il a payé pour moi et on a même bien rigolé dans ce bistrot de campagne. En récompense sur le chemin du fort j’ai évité les nids de poule alors que d’habitude je prenais un malin plaisir à les prendre assez vite pour faire sauter les gradés (vengeance personnelle).

Nous partons vers la gare (à pied) avec notre baluchon et la valise en aluminium que tout le monde connait. Rassemblement, rerassemblement, ordres, contre-ordres, le temps passe, enfin on embarque et on prend ses marques pour au moins 12 h de voyage. Pour beaucoup c’est le premier voyage !!! Pour ma part, j’ai pas mal roulé en poids lourd, je connais la route de Paris (sans autoroute, la route de Bruxelles, celle de Rouen), Je suis descendu sur la Côte d’Azur en vélo 9 jours de route, en scooter  3 jours de route et une fois en voiture (une Peugeot 202) 27 heures de route. Alors 12 h de train !!!!

Arrivés à Marseille, nous sommes embarqués dans des camions avec tout notre barda (ce serait maintenant, ils auraient des bus climatisés et une navette pour transporter les bagages), direction le camp Sainte Marthe par ou tout militaire en partance pour « les colonies » est passé. Appel, contre appel, ordres, contre ordres, rassemblement, affectation d’une couchette. En fait il s’agit d’une étagère en toile qui se replie contre le mur, nous n’avons qu’une nuit à passer, on ne va pas faire les difficiles !!! Un repas nous est servi, je découvre le self service avec plateau, à la queue leu leu, nous sommes des centaines, il y a ceux qui partent, il y a ceux qui reviennent et nous avons beaucoup de questions à poser : c’est comment la bas ? C’est dangereux ? Il y a des coins tranquilles ? Les questions fusent de toutes parts.

Les anciens pavanent : Ca dépend ou vous tombez,  si vous tombez en régiment opérationnel  c’est pas de pot, vous n’avez pas fini de crapahuter (un mot nouveau pour moi, mais j’ai vite appris ce que ça voulait dire) par contre si vous tombez dans les transmissions ou l’appro, (l’approvisionnement) c’est la planque et tout le monde recherche la planque, le problème c’est qu’il n’y a pas que des planqués !! Et on nous parle d’embuscades, de blessés, de morts, de convois, d’accidents, de fellagas, d’aviation, de roquettes, de napalm, d’hélico, d’héliportage, de paras, de légionnaires etc. Rien que des choses pour rassurer les pauvres bidasses ignorants que nous sommes.

Les écrivains se ruent sur leur papier à lettre et commentent les derniers bruits de radio popote. Je tente une sortie du camp avec quelques audacieux, miracle on nous laisse sortir : les sentinelles et les chefs de poste sont littéralement débordés et laissent tout faire, de toutes façons on ne va pas se sauver !!! Nous n’allons pas bien loin, il y a un bistrot de quartier, plein de militaires en différentes tenues : des aviateurs, des chasseurs, des tirailleurs, des spahis, des tringlots, des compagnies sahariennes, des paras etc.  Je découvre beaucoup d’uniformes que je ne connaissais pas.

Nous passons la soirée à picoler, personne n’a la frite, on pense, on réfléchi à notre avenir proche. Je me permets un geste déplacé vis-à-vis de la serveuse, une jeune mignonne à qui je flatte amicalement l’arrière main, elle me jette un regard plein de compassion dans le genre : pauvre gars, c’est peut être la dernière fois qu’il tape sur le cul d’une fille. En tous cas c’est l’impression que j’ai lue dans son regard. Je suis allé m’excuser platement, elle m’a dit : pas grave, j’ai l’habitude. Marre de l’ambiance, fatigués du voyage, nous regagnions nos « couchettes ».

Personnellement je passe une nuit quasiment blanche à cause de l’inconfort et du va et vient incessant, il y a ceux qui arrivent, ceux qui rentrent pas mal éméchés et ceux qui partent, le bordel. Réveil aux petites heures, rassemblement, repos, rassemblement etc. Embarquement dans les camions : destination le port de Marseille. Je me permets  un geste déplacé vis-à-vis d’une jeune qui marche sur le trottoir, je lui mets la main aux fesses mais comme le camion roule, je soulève la dame en question et me retourne l’épaule : je m’en souviens comme si c’était hier, j’ai encore mal à l’épaule 50 ans après !!!!!

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