J'avais 20 ans dans les Aurès - page 20

Un barbelé s’enroule autour du pont arrière et sectionne les conduites de frein. Nous visitons la tour de guet pour voir s’il y a des signes de présence, nous trouvons des traces de feu et des mégots de cigarettes, donc les lieux ont été occupés. Au rapport, nous quittons l’endroit, le G.M.C. en seconde pour descendre tout doux, au virage en épingle à cheveux le chauffeur freine pour s’arréter et faire marche arrière et me crie ‘merde j’ai plus de freins’, nous sommes face au ravin, j’essaie de passer par la fenêtre du G.M.C. Je suis géné par mon P.M. et mes grenades, je reste dans le camion et….. chute dans le ravin…. Nous faisons quelques tonneaux et miracle le camion est arrêté par le fusil mitrailleur posé à l’arrière, juste en équilibre.

Les 11 gars ont été roulés dans le tapis anti-mines posé sur le sol du G.M.C. Résultat : un blessé avec une côte cassée, des gnons pour tous les autres, moi un énorme bleu a la cuisse gauche côté levier de vitesse, mais oufff on s’en est bien sortis. Le service auto d’Edgar Quinet est averti et un Lot 7 (camion de dépannage) arrive sur les lieux avec un adjudant qui prend les affaires en mains. Il veut faire attacher un cable à l’avant du G.M.C. pour le remonter. Je lui dis, mon adjudant à mon avis, je n’ai pas le temps de finir, il me dit : on ne vous demande pas votre avis sergent. Il fait comme il a dit et quand le lot 7 commence à tirer le G.M.C. Le G.M.C.libéré du F.M. bascule dans le ravin et va s’écraser 100 m plus bas.

Par radio les copains de Taouzient ont su que nous avions basculés dans un ravin mais sans plus, sans savoir s’il y avait des victimes, quand nous sommes arrivés au poste, il y avait des regards interrogateurs, qui sont les manquants ? Heureusement nous étions tous là et je me souviens que nous nous sommes embrassés entre copains qui reviennent de loin comme si on n’allait plus les revoir. Et puis, il y a eu la permission après un an de djebel. Visite médicale à la ferme Martin, au premier étage ou à l’appel de notre nom nous montions en courant et nous avions tous de la tension et des cœurs qui battaient trop vite, mais c’était mis sur le compte de l’émotion de la permission.

Souvenirs diffus de mon retour en France sur le Ville d’Alger réquisitionné pour rapatrier les gendarmes et leur famille, j’avais droit à une cabine en tant que sous off mais tout était occupé par les gendarmes et leur famille, j’ai dormi sur le pont à l’entrée du bar et les femmes de gendarmes devaient m’enjamber pour entrer ou sortir de la cambuse, je me suis rincé l’œil en faisant semblant de dormir, triste spectacle. De Marseille à Paris, train avec les copains du Nord puis direction Lille avec le train postal, arrivés à Lille avec mon pote Decauwer à 4 h du matin, taxi partagé à 2, moi Fives lui Hellemmes, j’arrive chez mes parents, mon père déjà au boulot en train de tuer des lapins dans son garage, nous tombons dans les bras l’un de l’autre en pleurant de joie.

J’étais dans un autre monde, j’ai passé trois semaines de bonheur avec ma famille, mon petit frère, ma maman, mon père, le bonheur. J’avais déconnecté pendant un an, je n’étais plus habitué à la vie civile, au langage, à la nourriture, à la circulation, j’étais devenu un étranger, un extra terrestre. Mon frère m’a fait remarquer que je ne marchais plus comme avant, je marchais comme si j’avais une charge sur le dos, comme si je grimpais, je marchais assis. Je me suis aperçu que l’épopée algérienne n’intéressait personne, tout le monde se foutait de ce qu’il se passait là-bas, même les médias de l’époque occultaient les événements, silence sur les nombreux morts âgés de 20 ans et envoyés là-bas contre leur grès par la seule volonté de Monsieur François Mitterrand ministre de l’intérieur de l’époque ! C’est pour cette raison que nous nous sommes tus à notre retour, nous avions l’impression d’être des incompris, voir des menteurs, alors ….. Le silence.

Les semaines sont passées comme un éclair, j’avais un tuyau pour rentrer à l’hôpital militaire de Lille et ne plus repartir en Algérie. Je me suis habillé en militaire et je me suis rendu à l’hôpital militaire ou j’avais deux copains, j’ai demandé à les voir, j’ai pu renter sans problèmes et j’ai vu mes deux copains en plein après-midi en pyjama !! J’ai demandé ce qu’ils faisaient de leurs journées, ils jouaient à la belote et ne pouvaient pas sortir de l’hosto, habits confisqués !! J’avais dis à ma mère que j’entrai à l’hosto pour la rassurer, j’ai pris ma valise, mon frère m’a accompagné à la gare et je suis reparti en Algérie retrouver mes copains, une ambiance qui me manquait, une façon de vivre, une vie de soldat.

Je suis rentré en Algérie en Juillet 1962, après l’indépendance, il y avait du changement, nous sortions sans armes et les gendarmes fels étaient armés !!!! Retour de situation !! Nous avons quitté Taouzient pour aller à Batna à la CIBA, finies les opérations et les embuscades, préparatifs de rapatriement, on se sauve, on abandonne, on laisse, on laisse les harkis, on laisse nos F.S.N.A qui ont servi dans l’armée française en tant que citoyens français et qui se retrouvent le cul entre deux chaises : collabos ! Batna, on n’a plus le moral, on se demande ce qu’on fait, pourquoi on est là, nous recevons même un légionnaire en fin de contrat, un certain Hubert d’Artois, la quarantaine bien sonnée et qui prend en main notre section bien abandonnée depuis quelques mois.

Ce monsieur, conformément à la légende de la légion prend en main la section. En deux semaines, d’une section de gars désabusés, délabrés, démotivés, il a fait un commando de gus qui en veulent et qui chantent en marchant comme des légionnaires : nous n’avons pas peur de l’orage car le diable marche avec nous ah, ah, ah, ah, ah, des hommes qui savent parler aux hommes et qui savent comment s’y prendre pour rendre leur fierté à des types qui l’ont perdue.

Nous revivons la vie de casernement, nous dormons dans des grandes baraques en tôles ondulées doublées intérieurement d’une grande toile et dans lesquelles il fait une chaleur infernale. Et on s’emmerde, nous ne sommes pas habitués à l’inactivité. Heureusement un ordre arrive : direction Arrhis pour démonter la piste d’atterrissage composée de plaques T.M.D (des plaques métalliques datant de la seconde guerre mondiale et laissées par l’armée américaine) Nous arrivons à Arrhis en passant par le col de Aïn Tin ou les G.M.C. fatigués sont obligés de s’arrêter pour laisser refroidir les moteurs. Arrivés dans notre nouveau cantonnement, il y a une boulangerie de campagne, four à mazout, pain au goût de gas-oil, une seguia ou nous pouvons puiser de l’eau mais souvent réservée aux gendarmes et à leurs épouses qui occupent la gendarmerie d’Arrhis, bien protégés par les appelés qui montent la garde jours et nuits ! Nous, nous devions nous contenter d’une citerne de  1000 l, ces 1000 l servirons à la fois à notre lessive, à nos soins de corps, à notre vaisselle et à nos baignades dans le bac réservé à la vaisselle. Nous sortions de temps en temps du bac avec des spaghettis sur le ventre.

Mais nous étions jeunes et insouciants. A gauche, c’est moi en face c’est le sergent Philippe d’Amiens et les bras croisés c’est Holtz, un costaud, mineur de fond dans le Pas de Calais. Aout 1962.Le reste de l’eau nous servait à faire des batailles le soir, on s’amuse comme on peut, on ne gâche rien !!  Il faisait tellement chaud que nous étions obligés de mettre des gants pour enlever les plaques T.M.D. surchauffées par le soleil. Sieste obligatoire de 13 h à 17 h mais debout à 4 h du matin. Couchés sur des lits de camps, caisse à orange comme armoire, bougie comme éclairage, la vie de château. Pas d’électricité, les réfrigérateurs à absorption incapable d’absorber, résultat ! la bière à température ambiante, tu débouches, la moitié de ta canette s’échappe et tu l’a payée !!!! C’est à Arrhis que j’ai découvert les caméléons, petits animaux qui ne font que monter et choper des mouches avec une langue gluante plus longue que leur corps, des animaux avec des yeux directionnels, des yeux indépendants qui ne vont pas dans le même sens, un à droite, l’autre à gauche, comme on dit dans le Nord des berlous !!!

                                                                                                   Bernard SOETEMONDT

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Commentaires (2)

ROYER
  • 1. ROYER | 20/02/2016
au 94 ème RI 8 ème compagnie.à Taouzien que j'ai quitté en 1960 je me retrouve dans ton récit.
a cote de taouzien il y avait une ferme dont je ne suis pas sûr du nom (peut- être Carmen Cheri ),j'ai d'autres questions
puis-je te joindre par tél ?
Amitiés
priou yvon
Viens de lire tes écris
Toute mes félicitations
Savez-tu quelque chose sur les forces locales mises sur pied le 15 avril 1962 pour 3 mois avec 10%de FSE pour 90% de FSNA

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