J'avais 20 ans dans les Aurès - page 17

Après notre séjour à Bou Hamama nous sommes rentrés à Boulhermane pour quelques temps. Le temps de faire quelques opérations, de faire quelques embuscades dont une mémorable. Un soir, départ pour tendre une embuscade aux Foum Ktiba, à l’embouchure d’un oued qui se jette dans la plaine en passant par une entaille dans la barre rocheuse, c’est un lieu de passage ancestral, le seul accès pour Bouhamama pour les caravanes. C’est un passage entre deux barres rocheuses très découpées, avec une sorte de piste sableuse dans le fond de l’oued à sec. Sable qui a été déposé par le courant de l’oued en crue pendant des siècles d’érosion. Foum en arabe veut dire bouche, entrée. Je me mets en route avec ma section direction les foums à plusieurs kms de notre poste, nous devons progresser dans une nuit assez claire, il fait un beau clair de lune.

Nous progressons le long de l’arête rocheuse, sur une piste très étroite, avec un a-pic à droite, un précipice à gauche, l’-apic de droite est parfois en surplomb et nous oblige à enlever la bretelle de droite de notre sac à dos, on a l’épaule droite qui râpe la roche et le sac à dos pendu à l’épaule gauche, pendu au dessus du vide !!! Et l’on avance en file indienne, là on est mal, s’il y a du monde dans le coin on se fait tirer comme au stand de tir à la foire, comme des lapins. En plus, avec le clair de lune nous devons être des cibles intéressantes, heureusement la lune est derrière la ligne de crête et nous progressons dans l’ombre, le plus silencieusement possible. J’ai mon fidèle Hamdani en voltigeur de pointe, ce garçon m’est reconnaissant parce que je me suis occupé de sa situation. Il a été incorporé dans l’armée française à l’âge présumé de 22 ans, il est père de 2 enfants, veuf depuis peu, il est illettré, ses enfants ont été confiés à un garde chasse de sa connaissance !!!! On voit tout de suite la situation.

Quand ce cher Hamdani m’a une fois fait par de sa situation j’ai décidé de lui venir en aide et je me suis permis d’intervenir en sa faveur auprès des autorités militaires et civiles, avec bien des difficultés j’ai réussi à avoir des adresses d’organismes et j’ai écrit en son nom pour faire des demandes d’aides. Et j’ai réussi à lui avoir une bourse d’aide à un militaire père de famille, une petite bourse mais qui lui permettait de payer la pension de ses enfants au garde chasse. Il m’en a été très reconnaissant à sa façon : tous les 15 jours (jour de notre paye) je trouvais une bouteille de bière la Meuse 33 sur mon polochon, je me suis demandé qui me l’offrait, j’ai su que c’était Hamdani quand j’ai vu son regard de satisfaction quand je buvais ma bibine !! Quand il y avait du danger proche, il me tapait sur l’épaule et me chuchotait : laisses moi passer 'Sourvetmon' (sa façon de prononcer mon nom Soetemondt) j’en ai d’labitoude et il prenait ma place en tête de dispositif. C’est le seul arabe en qui j’avais confiance par rapport aux autres Branci, Cheta, Ferrioune, Adouche, Ben Arbia et tant d’autres dont j’ai oublié le nom 50 ans après.

Donc, Hamdani marchant devant la section,  nous approchons de notre lieu d’embuscade avec beaucoup de haltes à cause de bruits suspects et de notre position délicate sur le flanc de l’arête rocheuse. Nous prenons position juste devant le passage accessible par la piste sableuse. Je poste mes hommes face à une barre calcaire blanche haute de quelques mètres, éclairée par la pleine lune, nous sommes aux premières loges : nous surplombons l’accès, nous avons l’éclairage, nous avons l’avantage de la position, l’avantage de la surprise, que demander de mieux. Tous les atouts sont de notre côté. MAIS !!

Il y a toujours un petit mais qui gâche tout ! Nous sommes en position depuis un bon moment quand nous entendons les ronflements de notre camarade Deville qui suivant sont habitude s’est endormi ! ! Celui la s’endormirait n’importe où, je l’ai surpris plus d’une fois à dormir pendant sa garde. C’est un gros dormeur, c’est dans ses gènes, rien à faire. Il a d’ailleurs été condamné par la suite pour ce manquement de vigilance à un mois de rab. Une vraie locomotive ! Un bruit infernal dans le silence de la nuit algérienne. Je suis prêt à aller le réveiller quand Hamdani me tire le pied et me fait signe de ne pas bouger en balançant sa main gauche de gauche à droite et de me taire en posant son index droit sur la bouche. J’attends !!!!! Et j’entends un bruit qui s’amplifie, des bruits qui s’approchent et que je finis par identifier : des bruits de pas, plusieurs bruits de pas, des cailloux qui roulent, des gens qui parlent.

Et j’aperçois en ombres chinoises détachées sur la paroi calcaire qui me fait face deux bourricots bien chargés, menés par deux hommes en djelaba qui discutent comme si de rien n’était et qui ne se doutent pas qu’ils sont sous le feu d’un groupe commando ! J’attends pour donner le signal d’ouvrir le feu. Bien m’en a pris : à 20 mètres des bourricots qui forment l’avant-garde suit une quinzaine d’hommes en uniforme, l’arme à la bretelle, discutant plaisamment sans être sur le qui vive, ils doivent se sentir chez eux ! Ils sont en file indienne et avancent tranquillement. Les ronflements de Deville me crèvent les tympans, je pense que tout le monde les entend, heureusement nous sommes sur une hauteur et les sons montent ( ?) En tous cas personne n’a  rien entendu, heureusement.

Je ne donne pas d’ordres, nous attendons la suite, une sueur froide dans le dos et en même temps des questions : que faire ? Je laisse passer l’orage et attends quelques minutes avant d’essayer d’appeler le poste de Bou lhermane pour rendre compte et signaler le passage des fels. Je suis tellement fébrile que je décale le poste de radio, le C9, impossible de le recaler, impossible d’entrer en contact avec le reste de la compagnie, impossible de monter une opération pour essayer de coincer les fels. Je pense que j’ai pris la bonne décision. Nous étions en nombre inférieur, donc vulnérables, avec un gars en plein sommeil  dont on ignore les réactions en cas de réveil intempestif, capable de ferrailler dans tous les sens et de faire un carnage chez nous, bonjour les dégâts !! Nous sommes rentrés au poste la queue entre les pattes, profil bas, pas de commentaires. J’ai eu peur ? Oui ! Pour moi ? Non, pour les autres ? Oui.

Bien des années après je me demande encore si j’ai bien fait !! Peut être aurai je du faire ouvrir le feu, tuer quelques « ennemis » et risquer la vie de plusieurs jeunes appelés qui n’avaient rien à voir dans ce conflit, et peut être récupérer une médaille 50 ans après pour conduite héroïque face à l’ennemi !! Dans le fond, je ne regrette pas, je pense avoir eu la bonne réaction, peut être pas la bonne réaction militaire mais avec le recul du temps une bonne réaction civile.

Et la routine a continué, opérations, protection de route etc….

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