J'avais 20 ans dans les Aurès - page 14

Il y a eu d’autres opérations : dans les Beni Melloul, à Tabergda  etc.  Des héliportages, des embuscades, des protections de convoi, tellement de choses que tout était devenu routine, même les choses qui nous paraissaient extraordinaires comme l’héliportage ou l’ascension du Djebel Cheliah  ou mettre le feu à la montagne ou dormir 3 jours à la belle étoile ou boire de l’eau polluée ou chier dans la nature en entendant des gus nous suivre, étaient devenues routine. J’avais changé de personnalité j’étais devenu un ancien, capable du meilleur et du pire, la mort ne me faisait plus peur, au contraire, je me portais volontaire pour certaines missions pour être avec les copains en qui j’avais confiance et avec qui je « travaillais » régulièrement (Cherdo, Jedric, Hamdani). On s’habitue à tout et encore une fois : NUL NE CONNAIT SES LIMITES TANT QU’IL N’EST PAS ALLE AU DELA.

Encore une opération mémorable en plein hiver, en pleine tempête de neige au Kef Bou Hanouane. Nous sommes partis le soir (incognitos) au col de Fedj, nous étions une section , nous devions passer une partie de la nuit à Fedj et partir très tôt le matin, nous avons du dormir à 2 ou 3 par lit, (mal dormis) départ  3 h du matin en plein hiver, tempête de neige,  froid de canard, mais les ordres sont les ordres (ce serait maintenant, ils iraient se faire foutre) nous voilà partis dans près d’un mètre de neige à plus de 1000m d’altitude (1600m) et on rame, et on tourne en rond, tout à coup, nous tombons sur des traces fraîches de passage (dans une tempête de neige il n’y a pas de doute), nous sommes prêts à en découdre, nous sommes regonflés malgré les conditions climatiques difficiles. Notre chef déclare que ces traces sont vieilles alors qu’il neige à gros flocons et que les traces s’effacent dans les 5 mn qui suivent ! et on ne poursuit pas : vive la courageuse armée de métier.

Pour finir l’histoire, l’opération a été annulée pour mauvaises conditions  atmosphériques dans la plaine ou l’armée de métier (tirailleurs et autres) avait rencontré des difficultés. Nous, la haut, les appelés on étaient prêts !!!!!!!!!!!. Nous avions marché une partie de la nuit, en montagne, en pleine tempête de neige (environ 1 m de neige) = un vrai calvaire et une fois de plus, nous avons fait le sale boulot, sur le terrain quasiment jour et nuit, par tous les temps, par des températures indécentes, dans des conditions déplorables au point de vue sécurité, marche ou crève. Nous n’étions ni plus ni moins que de la chair à canon. Des pions sur un échiquier, déplacés par des irresponsables loin des réalités.

Des souvenirs pour plus tard, quand on sera vieux et bien ça y est !!!!!  On est vieux et on se souvient. Et nous avons continué, les copains et moi à crapahuter dans le djebel, les opérations interminables, harassantes, dans la chaleur écrasante, dans la poussière suffocante, la gorge sèche, les pieds meurtris, les jambes lourdes mais un moral d’acier. Nous nous sommes endurcis, durs à l’effort, durs au climat, durs à cuire !!! Et vis à  vis des nouveaux arrivés nous étions des anciens, des combattants, des vieux briscards, solides, endurants, ronchonnants mais volontaires et OBEISSANTS. Il m’est arrivé de faire ce qu’un ancien avait fait pour moi : porter le sac d’un copain épuisé qui ne pouvait plus avancer. Cela m’est arrivé dans l’ascension  assez raide d’un piton, un jeune arrivé : il s’appelait HERETE, n’en pouvait plus, il était épuisé, il en pleurait, je lui ai pris son sac à dos, son arme, j’ai chargé le tout au dessus de mon barda et j’ l’ai fait grimper devant moi en le poussant au cul. Je n’avais aucun mérite, j’étais en pleine forme, je pétais la santé et j’avais de l’entrainement. Ce pauvre garçon qui avait du mal à se trainer m’a toujours été reconnaissant et me regardait avec des yeux admiratifs et respectueux.

C’est comme ça que l’on se fait des vrais copains : dans la détresse et l’adversité. Peut être se souvient il de moi cinquante ans après !!!! Peut être lira t’il mon livre s’il est édité un jour, peut être se reconnaitra t’il ? Je pense que l’on n oublie jamais des moments difficiles, ils restent gravés dans la mémoire à jamais. Et les semaines et les mois passaient, on ne comptait même plus les jours qui nous séparaient de la quille, avec les événements, les changements de tous les jours avec les pourparlers de cessez le feu, on ne savait plus ou on en était. Radio popotte nous parlait de réduction de temps d’incorporation, de libération anticipée, de retour à la vie civile prochaine et on était toujours là à faire la même chose : crapahuter !!!!!! Nous attendions sans conviction la fin de notre triste expérience, sans conviction, sans amertume, sans rancœur, sans animosité, on s’était fait une raison. On verra.

Je me souviens de cette période de transition pendant les discussions à Evian où les politiques faisaient la guerre dans leurs fauteuils et nous sur le terrain : un jour oui, un jour non. On arrête, on continue. Nous on continuait mais avec des moyens limités : il n’y avait plus de change pour les vêtements, les fourriers étaient en rupture de stocks, résultats : nous n’avions plus de chaussettes. Personnellement je marchais pieds nus dans des pataugas hors d’âge et dans la neige fondante,  mes pieds faisaient un bruit de clapotis et quand j’enlevais les pataugas j’avais les pieds blancs et mangés par la neige et…. Même pas malade.

Et puis, après des mois de souffrance, mon lieutenant m’a proposé de suivre le peloton pour être sous officier, avec mon copain Cherdo et mon copain Jedric. Nous avons accepté tous les trois, l’occasion était trop belle : devenir sous off, manger au mess, avoir une chambrée de quatre au lieu d’une chambrée de vingt, plus de vaisselle, servis  par les cuistots : l’Amérique.

--->  Vers page 15

Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Ajouter un commentaire