J'avais 20 ans dans les Aurès - page 13

Nous avions deux jours d’opérations régiment, là, c’était le paquetage sur le dos : deux jours de rations, deux jours d’eau (En ce qui me concerne, je prenais 3 bidons de 1 litre 5 : 4 kgs5), le sac de couchage américain, mon duvet en hiver, la toile de tente, la veste matelassée, le sac à dos bien rempli, la poche à grenades sur la cuisse droite avec deux grenades offensives (avec une petite place pour l’appareil photo) et bien sur l’armement : eternel P.M. et 240 cartouches. Poids total ?

Nous avions heureusement parfois un jour de repos : le Dimanche. Lessive, corvée de chambrée, c’est vrai que nous n’avions pas beaucoup le temps de faire le ménage et notre grande toilette et il faut avouer que dans notre chambrée de 30 m2 pour 16 ou plus les odeurs se mélangeaient et quand la nuit il fallait venir de l’extérieur pour réveiller les gars de garde et entrer dans ce dortoir j’avais parfois des hauts le cœur. Le dimanche les courageux prenaient une douche chaude. Je dis les courageux parce que pour prendre une douche chaude il fallait d’abord couper du bois, pomper l’eau dans la douche de campagne, allumer le feu sous la douche, attendre que ça soit chaud et essayer de prendre sa douche avant qu’il n’y  ait plus d’eau chaude. En plus, le local était si petit que l’on pouvait tenir seulement à 4 et qu’il n’était pas possible de se déshabiller sur place ce qui fait que nous traversions la cour à poil par n’importe quel temps avec pour seul cache sexe notre serviette éponge que nous devions laisser hors de la douche pour qu’elle ne soit pas trempée. Qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige, il fallait traverser cette p… de cour à poil, tout chaud, tout propre, en espadrilles dans les cailloux, mais quand  même une sensation de bien être malgré la morsure du froid et cette sensation de chaud froid, c’était notre façon à nous de faire du sauna !!!!

Un dimanche, la visite du colonel est annoncée en fin de matinée. Il faut donc que notre poste ressemble à un poste de l’armée française, rien ne doit trainer, les cailloux sont passés au râteau (au singulier, nous n’avions qu’un seul râteau et on ne faisait pas de difficultés pour le prêter aux copains). Tout doit être impec. Comme si on n’avait que ça à faire. Et …. Malencontreusement, un nommé Lhirondelle sort de la douche à poil, sous les yeux outrés du lieutenant à 11h30 alors que l’on attend arriver l’hélico du colon. Le lieutenant sonne le rassemblement et rassemble la garde d’honneur pour accueillir le colon. Beaucoup de cinéma pour rien, tout le monde se fout du colon comme de  sa première chemise, mais c’est ça l’armée : du pipeau !!!! De la frime !!!! Pour tout ce qui va suivre, nous pouvons dire merci à notre camarade. Après la visite du colon, le lieutenant  Christen nous rassemble (une fois de plus) et nous annonce que nous allons faire une marche forcée à cause de notre camarade Lhirondelle qui a fait une connerie et que pour laquelle tout le monde doit payer !!! C’est  la logique de l’armée !!!! Le résultat, rassemblement  (encore) à 14 heures, sacs au dos (remplis de cailloux pour faire le poids), armement complet pour notre propre sécurité et en avant, direction le poste de Taouzient, lourdement chargés et ce gratuitement. Il fait chaud comme d’habitude, mais comme d’habitude, on a l’habitude et nous nous mettons lentement et lourdement en marche avec comme éclaireur le lieutenant Christen qui caracole fièrement en tête de dispositif avec pour tout paquetage son ceinturon et son P.A.

Et les kilomètres s’accumulent, nous arrivons en vue de Taouzient, le lieutenant nous fait mettre en rang par quatre et nous fait rentrer au village au pas cadencé, arme sur l’épaule dans le poste de Taouzient sous le regard curieux de nos camarades et de quelques villageois encore présents et qui doivent se demander ce que fait l’armée française !! Après un bref salut aux couleurs et une chope au foyer avec les copains de Taouzient après une partie de fléchettes, rassemblement et préparatifs pour le retour. Nous, les anciens, aguerris,  nous commençons à sentir l’écurie, nous attaquons le retour bille en tête, à notre rythme et nous nous apercevons que notre autorité (le lieutenant Christen) donne des signes de fatigue, ce qui nous donne encore plus d’énergie. Quelques clins d’œil  échangés et nous accélérons l’allure, et c’est presque en chantant que nous rejoignons notre campement à Boulhermane à plusieurs kms, avec nos sacs pesant, avec un lieutenant harassé, qui s’est trainé en queue de peloton, lamentablement, avec pour tout paquetage son ceinturon et son P.A. et sans doute des ampoules aux pieds. Lui qui voulait nous donner une leçon a pris la leçon de sa vie, nous ne l’avons plus vu pendant une semaine et après il a fait le canard, il nous regardait d’un autre oeil ,  pas admiratif mais !!! Ce jour là, notre commandant de compagnie s’est rendu compte de la difficulté de notre vie de tous les jours, lui qui passait son temps dans sa chambre bureau à préparer nos missions sans jamais y participer.

A partir de ce jour, plus jamais de marche forcée, plus jamais de surcharge dans les sacs à dos, enfin un peu de respect pour les bidasses qui faisaient leur boulot, à contre cœur peut être, mais qui le faisaient quand même et qui dans certains bouquins que j’ai lus par la suite, ont quand même eut la reconnaissance de certains gradés de métier. Quelques uns ont même parlé du courage et de la détermination des appelés du contingent !!! Ceci dit, je suis resté en très bon termes avec mon lieutenant que je respectais : tous les matins c’était le sempiternel rassemblement, le salut rituel au lieutenant, le : mes respects mon lieutenant.

 Et puis ! Après le chaud été algérien il y a eu le froid hiver des Aurés, moins 10°, 1 m de neige en montagne (nous étions quand même à 1100 m d’altitude). Juste  avant l’hiver, nous avons fait une opération avec la Harka 8. La Harka marchait devant, nous devions aller à une source ou les fels s’approvisionnaient en eau, d’après des renseignements surs, du côté de kef bou hanouane (col de fedj). Nous suivions les harkis, nous devions nous séparer à un endroit tenu secret comme d’habitude (secret pour nous, peut être pas pour les fels) A un moment, le chef De Milleville m’arrête et me dit : mets toi en chouff (surveillance) avec tes gus et ne laisse rien passer, les harkis ont repéré quelque chose. Je me mets donc en position, je place mes voltigeurs Hamdani et Branci et j’attends dans le froid et la brume. En fait, les premiers harkis s’étaient trompé de piste, ils étaient partis à gauche à un embranchement quasiment invisible jusqu’à ce qu’un ancien repère la bonne piste et emmène le groupe à droite dans la bonne direction, quelques harkis s’étaient fourvoyés à gauche et l’aspirant Burigana (le chef de la harka) était parti à leur poursuite pour les ramener dans le droit chemin. Moi, je n’étais pas au courant de la situation et je faisais mon boulot de chouff (surveillance) dans la nuit noire et le brouillard. Tout à coup, j’entends un bruit  caractéristique de chaine alu sur une gourde, dans ma tête, les fels, la source, l’eau. Les bruits ont également été entendus par mes deux voltigeurs de pointe  qui me jettent un regard  interrogatif. 

Par geste, je leur fait signe que c’est moi qui déclenche le tir, pouce en l’air : compris. J’ai la main serrée sur  le levier de sécurité, le doigt sur la gachette,  prêt à armer, prêt à tirer au moindre bruit, à la moindre perception de mouvement, je tremble comme un chien de chasse à l’arrêt, quand soudain j’entends murmurer : LA SECTION ? LA SECTION ? Mon sang se glace, c’est l’aspirant  Burigana qui ramène les deux harkis égarés dans le bon chemin et à une seconde près  on faisait feu, on faisait un carnage. A 10 mètres on ne pouvait pas les louper, heureusement que j’avais conservé mon sang froid et appliqué une règle : laissez les approcher au plus près pour être sûr de votre coup. J’ai traité le sous bite (sous lieutenant) de tous les noms, il est resté calme et tremblant, sous le choc, comprenant la situation et s’estimant heureux de l’avoir échappé belle. C’est ce genre de situation qui crée des liens entre copains de régiment qu’ils soient gradés ou simple bidasse. Encore un souvenir inoubliable, les acteurs se reconnaitront peut être s’ils lisent mon livre s’il est édité un jour ou s’ils ne sont pas morts.

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