J'avais 20 ans dans les Aurès - page 12

Avec le recul, je peux assurer que ce que j’avance est vrai. J’ai eu l’occasion de manger dans un café dineur  à Herzeele dans le Nord avec un gendarme retraité qui avait repris un emploi de vendeur de pneus sur Dunkerque. Ce monsieur arborait fièrement des décorations commémoratives de la guerre d’Algérie. Je mangeai à sa table et nous avons engagé la conversation. Comme par hasard, il avait servi à Arrhis dans le sud constantinois, là où moi-même j’avais servi. Je l’ai laissé parler et raconter ses états de service, à l’entendre il avait fait la guerre à lui tout seul. Quand je lui ai dit avoir appartenu au 94 ° RI et avoir participé à différentes opérations dans la région et lui avoir cité des points géographiques particuliers et bien précis : foum ktiba, kef bou hanouane, kef sidi ader etc, je me suis aperçu que ce monsieur n’avait quitté la gendarmerie que pour faire des procès verbaux et ses courses au marché local en compagnie de sa femme et sous la protection armée des appelés. Je peux vous dire qu’il avait le profil bas et que je n’ai plus jamais mangé à sa table bien que je l’ai vu plusieurs fois, il m’évitait systématiquement et se cachait derrière le journal La Voix Du Nord en attendant son repas !!L’armée de métier ????????????????

Après nos péripéties du 22 Septembre nous avons continué l’instruction pour être caporaux. Nous avions 2 harkis de la 5ème compagnie (le commando de chasse). Ils étaient tous les deux illettrés et suivaient passionnément les cours en essayant de prendre des notes, en fait ils faisaient des dessins. Ils ne pensaient qu’à une chose : rejoindre leurs  épouses (chacun en avait deux) et comme ils nous disaient : niquer à droite et niquer à gauche !!!! Ces deux braves avaient choisi leurs camps : la France. Ils ne savaient pas que la France allait les abandonner eux, leurs femmes, leurs enfants et que eux même seraient assassinés par leurs coreligionnaires, peut être même par leur propre famille qui avait choisi l’autre camp !!!!

Au terme de notre stage nous étions surs d’être nommés caporaux. J’ai tout de suite fait fonction de caporal chef de voltige. Je me suis immédiatement rendu compte de la chance que j’avais. Je marchais en tête de dispositif avec deux voltigeurs de pointe, nous faisions l’ouverture de route pour le reste de la section !!!! J’ai vite appris à être sur le qui-vive en permanence, le P.M. prêt à être armé, fenêtre d’éjection ouverte pour ne pas faire de bruit en armant et la main sur la manette de sécurité. Je n’ai jamais marché avec le P.M. armé comme certains, il y a eu beaucoup trop d’accidents. Le caporal P.. a tué accidentellement un de ses meilleurs copains uniquement en posant son P.M. un peu brutalement sur le sol caillouteux lors d’une pause. Le coup est parti, une seule balle a atteint le 2éme classe K.. En plein cœur, le malheureux est mort sur le coup.

Moi-même j’ai faillit être victime du même genre d’aventure : Nous étions en ‘chouf’ (surveillance), bien planqués depuis le matin très tôt, cachés derrière des rochers sous des buissons, invisibles d’éventuels ennemis et vers 18 h nous commencions à en avoir marre, on se racontait nos différentes expériences civiles, militaires, sexuelles, professionnelles etc. Mon copain Horneck  (un voltigeur de pointe) me faisait face, allongé par terre, la main sur le P.M. et il m’expliquait que la nuit, en opération, il avait toujours la main gauche sur le levier d’armement, prêt à le tirer en arrière et joignant le geste à la parole il tire la culasse en arrière, pas assez loin pour armer mais assez pour que la culasse en repartant en avant accroche une cartouche et la percute. La balle m’est passée à ras de la joue droite, j’ai sentie la chaleur de la balle !!! il s’en est fallut de peu que je la prenne en pleine tête.

Mon Horneck, tout hébété après son geste est resté bouche bée. Le coup parti, la culasse du P.M. s’est réarmée automatiquement ce qui fait que j étais tenu en joue dangereusement par un P.M. armé avec un chargeur de 20 cartouches et dirigé dans ma direction. Je ne sais pas comment j’ai conservé mon calme, j’ai simplement dit : tu pourrais faire attention, je me suis levé, j’ai pris le P.M. par le canon de la main gauche, je l’ai abaissé, j’ai replié le chargeur de la main droite et j’ai envoyé une droite au menton de mon copain qui est toujours resté sans réaction, un vrai zombie qui était en train de penser aux conséquences de son geste. Jamais personne n’a parlé de cet incident, même pas les deux gars qui nous accompagnaient. Quand nous avons levé le dispositif le chef M.. M’a demandé : qui a tiré ? Je lui ai répondu : c’est en respectant les consignes : Deux coups de sécurité avant de reprendre la marche et il y avait une cartouche dans la chambre du P.M..

J’ai été caporal pendant sept mois, sept mois d’opérations harassantes et dangereuses dans les Aurés, dans les Nemenchas, nous avons vu du pays, c’est vrai qu’a pieds on a le temps de voir beaucoup de détails : les cailloux, les scorpions, les aigles royaux, les busards, les sangliers (jamais vu autant de sangliers de ma vie), les chacals, les bourricots, les serpents, les lièvres, les crapauds etc… Nous n’avions qu’un jour de repos par semaine : le Dimanche, on en profitait pour faire notre lessive et écrire à la famille (j’ai des photos).

Nous avions deux jours de protection de route, ça veut dire que deux fois par semaine le convoi de Edgar Quinet à Bouhamama passe devant notre poste et comme la route est classée X3 il faut protection de route, c'est-à-dire que la section s’éparpille de chaque côté de la route à quelques kilomètres de notre poste, qu’il faut un blindé à l’avant et un blindé à l’arrière du convoi et tout ce petit monde relié par radio et protégé par l’aviation et tout ça, une fois le matin à l’aller et une fois au retour en fin d’après midi, tout ça dans la rocaille, les ascensions, la chaleur ou le froid et la neige ou la pluie et la boue qui vous colle aux pataugas et qui vous déséquilibre.

Pour la protection de route, à part nos armes et nos munitions nous ne sommes pas chargés : pas de gourde, pas de sacs de couchage, pas de rations, pas de toile de tente, quelques fois un imper. Nous avons bien ri quand nous avons reçu notre paquetage A.F.N. au mois de Juillet : un imper, des caleçons longs, une veste matelassée, des pantalons fourrés dits de montagne. Nous n’avons plus ri du tout quand nous avons dû les utiliser, au contraire, bien contents de les avoir quand il neige et qu’il gèle a plus de 1000 mètres d’altitude on supporte les caleçons longs !!!

Nous avions deux jours de chasse libre, c'est-à-dire que nous devions assurer la sécurité dans un petit carré sur la carte d’état major, en fait un carré de 10 kms de côté sur le terrain soit 100 kms carrés que nous avons fini par connaitre sur le bout des doigts (au sens propre) Je me souviens avoir retrouvé le sentier de chèvres qui nous servait de piste en tâtonnant par terre pour retrouver les empreintes de sabots de chèvres marquées dans la boue et séchées au soleil, le tout par une nuit sans lune et parfaitement obscure comme seules savent l’être les nuits d’Afrique.

Nous passions souvent par des chemins différents quand il y avait chemin, toujours  par peur de l’embuscade surprise, de jour comme de nuit. Personnellement j’avais mes points de repères et mes petites habitudes de braconnier et de scout, les branches cassées, les traces de pas : Rangers ou Pataugas, traces de Pataugas  made in France différentes des traces de Pataugas made in Tunisia ou made in Egypt. Je suis persuadé que maintenant, 50 ans après, Je suis encore capable de vous emmener Au Foum Ktiba, au Kef sidi ader au kef bouanouane, au col de Fedj, peut être pas de nuit, mais de jour certainement.

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