1914 - I - PIERREPONT

AVEC LE 6 ème CORPS 

Après la mobilisation, effectuée avec cet ordre remarquable, cette résignation froide et l’élan unanime pour défendre la France outragée et les droits sacrés violés par l’agresseur, le 94ème RI  s’embarque en chemin de fer le 1er août, et va prendre sa place à l’avant-garde, en couverture, sur les, Hauts-de-Meuse.

Débarqué à Bannoncourt, il va cantonner à Hannonville-sous-les-Côtes, Herbeuville et Le Thillot.  Le 94ème RI  fait partie de la 83ème Brigade (Général KRIEN), avec les 8ème  et 19ème  Bataillons de Chasseurs, de la 42ème Division (Général VERRAUX) du 6ème  Corps d’Armée (Général Sarrail) » de la III e Armée (Général RUFFEY)

C’est avec une impatience fébrile que, du 3 au 9 août, nous mettons en état de défense les Côtes de Meuse, avec une méthode que l’expérience de la guerre n’a fait que confirmer. Lignes successives de tranchées enterrées, camouflées, protégées par des réseaux de fil de fer barbelé, sont établies en Woëvre et sur les côtes: système défensif puissant qui, sous une poussée formidable de l’ennemi, devait être abandonné peu après et dont une partie, à laquelle le 2ème  Bataillon avait travaillé, devint tristement célèbre: les Eparges.

- A partir du 9, on commence à prendre un dispositif d'avant-postes, chaque Bataillon ayant une Compagnie en grand'garde à Doncourt-aux-Templiers et Wadonville.

- Le 11, le Régiment se porte à Saulx-en-Woëvre et y stationne les 12 et 13. Le canon tonne dans la direction de Conflans (on se battait à Mangiennes).

- Le 14, le mouvement reprend sur Marchéville. On sent que maintenant l'attente des premiers combats ne sera pas longue. Le matin, le Régiment prouve que chacun est conscient de son devoir et tient à combattre glorieusement, dans une manœuvre exécutée en cours de marche. Le soir, des chariots lorrains ramènent des blessés français et allemands : le 19ème  Bataillon de Chasseurs a eu un petit engagement vers Mars-la-Tour et a fait des prisonniers.

- Le 15, la marche continue, par Fresnes-en-Woëvre, sur Etain. Chaque arrêt, maintenant, est couvert par un réseau d'avant-postes complet. L'escadron Divisionnaire est sans cesse en reconnaissance et rentre chaque fois rapportant des trophées. Le moral est excellent: un petit Chasseur à cheval, blessé d'un coup de lance à la gorge, revient très fier, fumant sa pipe. Aussi, le soir, sur un coup de feu, le 3ème Bataillon s'alerte en un instant. Tout le monde attend impatiemment le premier engagement: le 94 e ne faillira pas à sa vieille réputation; de nouveaux titres de gloire pourront s'inscrire à son Drapeau. Jusqu'au 20, toujours aux avant-postes à Béchamp-MouaviIle, à quelques kilomètres de Briey. Le soir on aperçoit au loin des incendies: les Allemands ont déjà commencé leur oeuvre de destruction et de pillage.

- Le 21 au matin, le Régiment se met en marche dans la direction générale de Longwy et l'espoir est vif d'entrer le soir en Belgique ou en Luxembourg. On sait que l'adversaire est sur la route; mais c'est, en dépit d'une légère émotion, avec une grande confiance que l'on aborde la voie ferrée de Pienne-Joudreville, où les Chasseurs cyclistes allemands, cachés dans une rame de wagons, avec des mitrailleuses installées dans les monte-charge des usines, nous donnent le baptême du feu. Ils se replient rapidement et nous les poursuivons, sur Xivry-Circourt et Mercy-le-Bas. Un homme de la 2ème  Compagnie et sept de la 1ère Compagnie sont les premiers blessés du Régiment.

Le 19ème  Bataillon de Chasseurs, qui est en flanc -garde à droite, appuyé par le 2ème Bataillon du 94ème, attaque la ferme Chanois. A la tombée de la nuit, on prend les avant-postes de combat. Première soirée et première nuit tragiques de cette lutte de deux civilisations : la « kultur », au nom de laquelle, quelques jours plus tôt, un officier de cavalerie français, blessé à Mercy-le-Bas, avait été achevé à coups de lances, et la civilisation française au nom de laquelle une section de la 2ème  Compagnie rendait les honneurs au cadavre d'un Capitaine du 9ème  dragons allemands, tué quelques, instants auparavant, alors qu'il faisait une reconnaissance. Dans la nuit les Allemands incendient Audun-le-Roman et les avant-postes recueillent les habitants en fuite, parmi lesquels des femmes en chemise, emmenant dans une brouette un vieillard paralytique.

- Le 22, à 7 heures du matin, la marche en avant est reprise, vers Pierrepont, par Saint-Supplet et Han-les-Pierrepont. Le combat est engagé au nord de Pierrepont. Le Régiment traverse Pierrepont, Boismont, puis s'engage dans Bazailles, brûlé depuis quinze jours et où vingt habitants ont été fusillés. On doit attaquer Ville-au-Montois. Comme à la manœuvre, successivement, vers 14 heures, les Bataillons se déploient et progressent vers le village, par bonds de section. Mais l'ennemi avait choisi son terrain et attend, couché dans les hautes avoines. En dépit de son tir très précis et de violentes rafales d'artillerie, le mouvement en avant se poursuit jusqu'à trois cents mètres du village.

Un Bataillon allemand, en formation serrée de colonnes par quatre, qui tente de sortir, est cloué au sol par nos mitrailleuses. Mais l'ennemi est en forces supérieures et dispose de moyens plus puissants. La situation générale est défavorable : au rebord d'un plateau, la Division risque d'être rejetée immédiatement dans la vallée de la Cruisnes et les points de passage sont peu nombreux. A 19 heures, l'ordre de repli est donné. Sous la protection du 61ème Régiment d'artillerie, dont une reconnaissance du groupe AUBERTIN était venue jusqu'aux issues de Bazailles, et qui fait des hécatombes dans les rangs ennemis, le repli s'effectue en bon ordre.

Le Colonel MARGOT revient le dernier, au pas, fumant sa cigarette, indifférent aux balles et aux obus, digne chef d'une vaillante troupe qui commençait sa mission de sacrifice: retraiter lentement, retarder l'avance adverse par de coûteuses attaques continuelles. En cette seule journée une vingtaine d'officiers et plus de 1.000 hommes étaient hors de combat; la plupart des tués et blessés en dépit d'efforts surhumains pour les sauver, tombèrent aux mains de l'ennemi (1)

- Dans la nuit du 22 au 23 et la matinée du 23, le Régiment, par Saint-Supplet, va s'installer en avant de Muzeray, sur la rive gauche de l'Othain, où il se retranche.

- Le 24, dans l'après-midi, après avoir franchi l'Othain, il attaque Nouillon-Pont et les bois à l'Est, mais doit regagner ses positions à la tombée de la nuit.

- Le 25, au petit jour, c'est l'ennemi qui, toujours en forces supérieures, attaque et force à se replier jusque devant BilIy-les-Mangiennes, puis Azannes. La 42ème  Division se porte, le 26, dans la région Nord de Verdun le 94ème  R. I. est à Charny, où arrive du dépôt le premier renfort de 1.100 hommes, Le 27, elle est à Avocourt. Mais, au centre de la ligne générale de bataille, la situation est critique. La 42ème Division, passée aux ordres du Général GROSSETTI, est enlevée au 6ème Corps pour faire partie de la 9ème  Armée en formation (Général Foch) Embarqué à Verdun le 29 août, le 94ème débarque à Guignicourt.

Laissant les camarades du 6ème Corps contenir l'ennemi en s'appuyant à Verdun, il quitte la plaine fertile de la Woëvre et le riche bassin' industriel de Briey-Longwy, marches de l'Est, qui furent dans tous les siècles le point de passage des invasions et où le paysan lorrain, toujours calme devant l'adversité semble conserver dans le regard un reflet des horreurs passées.

Un nouveau théâtre d'opérations nous attend, non moins célèbre dans l'Histoire: la plaine de Champagne, que le labeur du paysan a rendue productrice, en dépit de la pauvreté de son sol: les Marais de Saint-Gond. Champaubert, Montmirail, Reims, noms illustres de pays que le sang généreux de ses fils va de nouveau arroser pour une France plus grande.

(1) Rendons hommage aux premiers officiers tombés au Champ d'honneur: Capitaine DEMARQUETTE; Lieutenants MALVY, VÉRARD, GALLIOT, FACDOUEL, GAUVAIN, MAYERHOFFER.

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