34 - La Vieille Garde à Waterloo

                                                              LA FIN DES BRAVES

Napoléon, qui préparait l'attaque de la Vieille Garde, sait maintenant qu'il est vaincu mais espère organiser une retraite cohérente. Il fait rompre la colonne d'attaque de la Vieille Garde et la fait établir en carrés par bataillon. Pour mémoire, le 2e bataillon du 2e Grenadiers, commandé par Roguet, le 2e bataillon du 2e Chasseurs ayant pour chef Christiani, et le 2e bataillon du 1er Chasseurs avec à sa tête le futur légendaire Cambronne. Ils sont positionnés à environ cent mètres sous la Haye Sainte, le carré de droite sur la route de Bruxelles.

Les fuyards passent à côté de ces carrés, les hussards de Vivian se refusent à les combattre, les contournent pour sabrer les fuyards, proie plus facile. D'autres cavaliers coalisés les suivent. Napoléon lance contre eux ses escadrons de service qui sont submergés. Non loin de la route, Ney tête nue, l'uniforme déchiré et le visage noir de poudre, n'a plus qu'un tronçon d'épée à la main.

Il court rallier la brigade Brue de la division Durutte, seule troupe de ligne qui se replie en bon ordre, les jette dans la bataille en hurlant, « Venez voir mourir un Maréchal de France ». La brigade est dispersée rapidement. Ney refuse de quitter le champ de bataille, et entre dans un carré de la Garde.

Les trois bataillons de la Garde repoussent sans peine la cavalerie, mais les carrés sont une proie facile pour les fusiliers ennemis. Les trois bataillons sont cernés de toute part, mitraillés par l'ennemi, Les canons anglais tirent à 60 mètres. L'empereur ordonne à la Garde de quitter cette position intenable et de battre en retraite. Il galope ensuite vers la Belle Alliance.

Les bataillons de la Vieille Garde rejoints par le bataillon du 3e Grenadier de Poret de Morvan, placé précédemment en réserve, entament leur retraite pas à pas. Bientôt, les carrés sur trois rangs deviennent triangles sur deux rangs, tant les pertes sont lourdes. Les soldats trébuchent à chaque pas, tous les cinquante mètres il faut s'arrêter pour repousser une charge de cavalerie ou répondre à un feu d'infanterie. La retraite est considérablement gênée par les fuyards, la marche entravée par les cadavres.

La Garde est écharpée par les coalisés et bousculée par la ligne en déroute. Elle rétrograde entourée par l'ennemi qui est à portée de voix. Des officiers anglais crient à ces vieux soldats de se rendre. Exaspéré par la situation catastrophique et les incessantes sommations de l'ennemi, Cambronne à cheval au milieu d'un carré leur lance son fameux « Merde ! ». L'on[Qui ?] prétend qu'un sous-officier rajouta « La Garde meurt, mais ne se rend pas ». Cambronne tombera de cheval quelques instants plus tard, blessé à la tête par une balle, inconscient. Le célèbre tableau anglais montrant Halkett faisant prisonnier Cambronne au beau milieu de la Garde ne relate pas les faits. Cambronne sera fait prisonnier et épousera par la suite une anglaise.

Il semble d'ailleurs que le fameux « Merde » du général Cambronne soit un euphémisme, car plusieurs témoins ont déclaré : « Cambronne a dit aux Anglais d'aller se faire foutre! ». Il y eut même un procès à ce sujet. En tous cas, la vraie version ne sera jamais connue. Seule certitude, Cambronne a dit quelque chose à l'adresse des Anglais, et ça n'était sûrement pas un compliment. Cambronne est souvent(ou) associé aux Grenadiers alors qu'il commandait des Chasseurs.

La déroute est totale, les carrés de la Garde qui ont maintenant rejoint le plateau de la Belle Alliance sont presque anéantis. La confusion est telle que certains cavaliers coalisés se chargent mutuellement. La brigade Adam est prise pour cible par l'artillerie prussienne.

Dans Plancenoit c'est toujours le carnage, la Garde demeure inexpugnable. Les Prussiens des divisions Hiller, Tippelkirsh et Ryssel doivent prendre le village rue par rue, maison par maison, pièce par pièce. La résistance est farouche. Le village est en feu, les débris incandescents s'abattent sur les combattants, les toits de chaume s'embrasent. C'est un enfer.

Un bataillon entier de la Jeune Garde est exterminé dans le cimetière. Son chef, Duhesme est mourant. Plancenoit sera le tombeau de la Jeune Garde. Le Tambour-Major Stubert du 2e Grenadiers assomme les Prussiens avec le pommeau d'argent de sa canne. On s'égorge comme à Ligny. Le Major Prussien Von Damitz, est obligé de constater : « Il faut anéantir les Français pour s'emparer de Plancenoit ».

Malgré une défense tenace, la Garde ou du moins ce qu'il en reste, submergée, est chassée du village. Le général Pelet qui se trouve au milieu de l'ennemi avec une poignée d'hommes et le porte-aigle des chasseurs de la Vieille Garde rallie ses troupes qui reforment un carré au milieu de la cavalerie anglaise : « À moi chasseurs de la Vieille Garde, sauvons l'Aigle ou mourons près d'elle »1. Tous les Gardes valides entendant ce cri retournent se rallier autour de leur emblème. De Plancenoit déboulent pêle-mêle Français et Prussiens.

La déroute française

À la vue de la Garde en retraite, certaines unités françaises commencent à se débander. Les Prussiens de Von Zieten (Ier Corps) accentuent leur pression sur la Papelotte mais, surtout, les renforts continuels que reçoit le IVe Corps prussien lui permettent de conquérir définitivement Plancenoit et de menacer directement les arrières de Napoléon. La panique gagne l'ensemble du front français et la déroute s'amplifie. Wellington lance l'ensemble de l'armée alliée en avant. Toute résistance organisée cesse. Hormis quelques rares bataillons de la Garde, l'Armée du Nord s'enfuit dans le plus complet désordre, abandonnant l'essentiel de ses bagages et de son artillerie. Vers 22h00, Wellington et Blücher se rencontrent. La légende veut que ce soit à la ferme de la Belle-Alliance (nom prédestiné dû au mariage d'un valet de ferme avec sa riche patronne devenue veuve). Plus vraisemblablement, cette rencontre a eu lieu au sud, à l'approche de Genappe. Napoléon a fui, échappant de peu aux avant-gardes prussiennes. Wellington, dont les troupes sont épuisées, laisse aux Prussiens la tâche de poursuivre. Wellington rentre à son QG, y rédige son rapport et donne à la bataille le nom de l'endroit où il se trouve : Waterloo.

Conclusions

Les principales causes de la victoire des alliés sont les suivantes :

Du côté français :

  • Napoléon se prive des services de Davout et de Suchet, pourtant ses maréchaux les plus capables, et nomme Ney et Grouchy, bons soldats mais médiocres tactitiens, à des postes trop importants pour eux.
  • Sous-estimation par Napoléon de la cohésion des troupes alliées et prussiennes et mauvaise perception des résultats, non décisifs, de la bataille de Ligny.
  • Mauvaises transmissions et ambiguïté des ordres : à Ney (1er Corps à Ligny), à Grouchy bloqué à Wavre : l'important n'était pas que Grouchy rejoigne Waterloo mais qu'il empêche les Prussiens d'y arriver.
  • Engagements tardifs le 16 juin aux Quatre-Bras et à Ligny et le 18 juin à Waterloo où la bataille aurait pu commencer plus tôt (l'état du terrain n'a pas contrecarré les mouvements prussiens !) et où la Garde aurait pu « donner » lorsque Ney demandait des renforts pour l'estocade.
  • Manque de coordination des armes : Jérome attaque Hougoumont sans préparation d'artillerie ; Ney lance des charges de cavalerie en oubliant son infanterie ; la Garde « donne » sans appui d'artillerie et quand il n'y a plus de cavalerie.
  • Mauvais choix du lieu des dernières attaques : Ney lance ses charges de cavalerie à l'ouest de la Haye Sainte où la position alliée est la plus solide alors que l'infanterie n'y a même pas été fragilisée ; la Garde attaque à l'ouest (emmenée par Ney) plutôt qu'à la Haye Sainte.
  • Détail non négligeable : les canons alliés capturés sont laissés intacts, permettant à chaque fois aux artilleurs de Wellington de les réutiliser.

Du côté allié et prussien :

  • Cohésion meilleure que ce qu'on pouvait attendre de l'armée de Wellington, pourtant composée de troupes de multiple provenance.
  • Connaissance du terrain par Wellington qui avait repéré les lieux un an avant et a décidé du lieu de la bataille.
  • Sang-froid et ténacité des troupes alliées dont très peu d'éléments se débanderont malgré les attaques répétées des Français.
  • Combativité et allant des troupes prussiennes jamais découragées par les revers initiaux.
  • Décision de Gneisenau après Ligny de retraiter vers Wavre et donc de rester potentiellement en contact avec Wellington.
  • Energie de Blücher qui pousse ses troupes en avant et les lance sur les Français alors qu'elles ne se sont pas encore regroupées. Son activité jusqu'à la nuit tombée transformera la défaite française en désastre irréparable.                                                                          

 Le 1er Grenadiers de la Vieille Garde à la bataille de Waterloo 

Une des plus valeureuses unités de combat

Ce régiment, ainsi que le 1er Chasseurs peuvent être qualifiés de plus valeureuse des unités de combat des guerres napoléoniennes et parmi l'une des plus valeureuses de tous les temps. Les hommes composant ce régiment avaient des années de services derrière eux ce qui fait qu'ils étaient immunisés aux horreurs de la guerre et avaient fatalement participé à de nombreuses campagnes. La plupart de ses soldats combattaient déjà durant la première coalition.

Du Soleil d'Austerlitz au crépuscule de Waterloo, ces braves parmi les braves, ces héroïques guerriers n'ont jamais reculé devant l'ennemi. À la retraite de Waterloo, le 1er Grenadiers ne recula que parce que Napoléon le lui ordonna.

À Rossome, les deux impressionnants carrés du 1er Grenadiers de la Garde font bloc et semblent très impressionnants. C'est le corps d'élite de la garde, l'élite de l'élite, la crème de la crème, vous diront les Anglo-saxons. Quatre sur dix sont légionnaires (récipiendaires de la légion d'honneur). Presque tous ont plus de quatorze ans de service, et les soldats à trois brisques2 n'y sont pas rares. La taille moyenne du régiment est d'un mètre quatre-vingt-dix. Ces titans ont pris position devant la maison Decoster à gauche et à droite de la route.

Autour d'eux, le sol est jonché de cadavres et de chevaux d'ennemis venus provoquer ces briscards. Il y a aussi des cadavres de Français qui voulaient chercher protection à l'intérieur des carrés. La sûreté des carrés est à ce prix. « Nous tirions sur tout ce qui se présentait, amis ou ennemis, de peur de laisser rentrer les uns avec les autres, c'était un mal pour un bien », dira le Général Petit, commandant ce régiment. Les carrés sont débordés par la droite ou par la gauche, mais toutes les charges ennemies sont repoussées.

Ces deux bataillons tiennent tête à deux armées. L'Empereur qui à un moment a trouvé refuge dans l'un de ces carrés, ordonne de quitter la position. Le 1er Grenadiers commence sa retraite couvrant les arrières du fantôme de l'armée. Il s'arrête tous les 200 mètres environ pour rectifier la face des carrés et pour repousser l'ennemi qui depuis un moment hésite de plus en plus à charger ces redoutes vivantes.

La bataille est presque terminée et personne n'a envie d'en être le dernier mort. L'empereur va rejoindre le 1er bataillon du 1er Chasseurs de Duuring, apprend qu'il a repoussé une attaque prussienne qui visait à couper la retraite de l'Armée. Il lui ordonne de suivre la colonne en marche et de se placer juste avant les grenadiers, qui ferment la marche.

Plus tard, les Grenadiers du 1er de la Garde se mirent en colonne par section, l'ennemi n'osant plus l'attaquer. Blessée à mort, la Garde l'impressionne toujours. Mais l'épopée militaire impériale vient de s'achever.

« Comme s'envole au vent une paille enflammée, s'évanouit ce bruit que fut la Grande Armée »

— Victor Hugo, Les châtiments

Sur le champ de bataille, près de 60 000 hommes gisent sur le sol, tués ou blessés. Certains blessés resteront sur le champ de bataille jusqu'au 21, attendant des secours débordés ou les pilleurs de morts. Charognards des champs de bataille, ceux-ci achèvent blessés et mourants pour dérober uniformes ou le peu d'objets de valeur que détiennent les soldats.

Les Anglais fusillent sur place ceux qu'ils surprennent. La haine est tenace, certains soldats français blessés refusant les soins des ennemis. Des officiers de liaison prussiens affirmeront que le lendemain, des soldats de la Garde réfugiés dans les étages des maisons de Plancenoit les ont copieusement insulté et arrosé de cailloux, faute de munitions. Ceux-là se battent encore.

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