PRECISIONS APPORTEES PAR LE GENERAL C. ASCENSI

LE VITRAIL DU 94° RI A DINAN

A l'initiative de notre Président, Bernard COVERON, il a paru souhaitable de porter à la connaissance de tous les Anciens de La Garde une découverte récente concernant l'histoire de notre régiment. Les utilisateurs d'internet en ont déjà eu communication, mais, faute de temps,  tous les détails n'ont pu en être rapportés. Je vais donc essayer de combler cette lacune.

Pour ceux qui ne me connaissent pas – et je crains qu'ils ne soient nombreux – j'ai commandé le 94, à Sissonne, de 1985 à 1987, et, depuis, j'ai conservé un  œil attentif sur son histoire passée et présente, restant en relation avec notre ancien président, Monsieur Paul-Henri DETRIE, fils du légendaire chef de corps du 94 durant la Grande Guerre, et l'amicale du régiment dont je suis membre depuis mon temps de commandement.

 

 

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Comment et pourquoi cette évocation alors que rien, à ma connaissance, ne rattachait le régiment à la Bretagne en général et à Dinan en particulier ?

Par ailleurs quelle étrange coïncidence faisait qu'un ancien chef de corps du 94, lors d'un improbable passage à Dinan, au cours d’une non moins improbable visite dans l’une des nombreuses églises de la ville, ait pu aboutir devant ce curieux vitrail qui, à l'évidence, délivrait un message sur le 94 ? Pourquoi cet emblème ici ?

 

En mars dernier, ma promotion de Saint-Cyr célébrait, à Coëtquidan, le cinquantième anniversaire de notre sortie de l'école. Nous en avons profité pour faire une visite touristique à Dinan, conduits par une guide locale. Notre circuit nous a conduits, en fin de parcours, à l'une des églises de la ville, l'église Saint-Malo, à l'entrée de laquelle se trouve une stèle à la mémoire des combattants d'AFN.

J'en profitais alors pour parler à mes camarades du 94° RI, de sa conduite en Algérie, de son amicale et de son site, me félicitant que la mémoire du régiment et de ses combattants soit ainsi toujours honorée. Une fois entrés dans l'église, la guide nous a conseillé d'aller admirer les vitraux, en particulier un vitrail "moderne" de 1926 dédié à la gloire des combattants de 14-18, chose assez exceptionnelle, précisa-t-elle.

Je m'empressais donc d'aller découvrir ce vitrail et là, stupéfaction de ma part à la vue de la scène représentée : un groupe de soldats en tenue bleu horizon dont l'un, apparemment expirant, brandissait le drapeau du 94.  

    

   Le prêtre de la paroisse, interrogé, me répondit qu'il s'était lui-même posé la question, sans trouver la réponse à ce jour. Il était impensable d'en rester là

A partir de cet instant a débuté une enquête minutieuse impliquant plusieurs acteurs qui n'allaient ménager ni leur temps ni leur peine. Les recherches initiales commencèrent, comme il se doit, par une exploration de différents sites internet. L'un d'entre eux, consacré aux vitraux bretons, livrait une explication aussi alambiquée que fantaisiste (la présence du chiffre "94" aurait été un hommage du maître-verrier à la classe 94 !) tandis que les autres restaient muets sur le sujet.

Notre "webmaster", Guy WINGERSTMANN, lançait un "appel à témoins" sur le site du régiment et moi-même faisais part de ma découverte à Monsieur DETRIE. Toujours aussi vaillant et animé d'une énergie sans bornes lorsqu'il s'agit du 94, notre ancien président, ignorant son grand âge, se lança, à son tour, dans la recherche  d'une explication convaincante. Son premier contact, Monsieur RICHARD, président de l'association "Bretagne 14-18", à défaut de lui donner une réponse, l'orienta vers Monsieur Jean-Yves COULON, de Rennes, historien de l'art et grand spécialiste des vitraux commémoratifs, lequel ne tarda à fournir la réponse tant attendue. Je vous en livre l'essentiel[1].

Il faut se souvenir qu'au lendemain de la guerre, chaque paroisse d'une même ville eut à cœur d'honorer la mémoire des siens morts lors du conflit. A Dinan, dans la paroisse Saint-Malo, le chanoine PAVY avait formé le projet d'ériger dans son église un monument commémoratif à la mémoire de ses paroissiens "glorieusement tombés au champ d'honneur pour la France". Le conseil paroissial consulté et l'accord du service des Beaux-arts obtenu, il fut décidé, qu'outre une plaque où serait gravé le nom des morts de la guerre, serait mis au-dessus d'elle un vitrail commémoratif destiné à expliquer, par l'image, la signification de toutes ces morts.

Contact est alors pris avec un peintre cartonnier de grande réputation : Henri-Marcel MAGNE. Sur quelques suggestions données par les responsables de la paroisse, l'artiste propose un dessin répondant aux attentes formulées. La première esquisse est immédiatement adoptée. L'exécution du vitrail est confiée à un atelier de vitraux avec lequel il a l'habitude de travailler, l'atelier Champigneulle. Rapidement menée et exécutée, l'œuvre finale est inaugurée et bénie par Mgr MORELLE, évêque de Saint-Brieuc et de Tréguier, le jour de la fête patronale, le 20 novembre 1926, en présence d'"une foule considérable et recueillie" rapporte l'Ouest Eclair du lendemain.

Venons en maintenant au cœur de notre sujet : dans sa partie inférieure, ce vitrail veut rendre compte de ce que fut la vie terrestre en ce temps de guerre. Il met en scène, sur un champ de bataille, six soldats de différents régiments d'infanterie identifiés par leurs pattes de col : le 47°, régiment de Saint-Malo, le 48°, régiment de Guingamp, et le 94°, régiment de Bar-le-Duc, mais dont le dépôt avait été replié à Coëtquidan.  Le combattant du 94, blessé, brandit le drapeau de son régiment et occupe une place centrale dans la scène représentée.

La présence du 94° RI en compagnie de deux régiments bretons s'explique donc par le repli de sa base arrière à Coëtquidan et par le fait que de nombreux jeunes Bretons et Normands y firent leurs classes avant de rejoindre le régiment au front. En revanche, restait à éclaircir le choix du drapeau et du porte-drapeau du 94, de préférence à ceux des 47° et 48° RI.

Parmi les autres personnages du vitrail figurent, sous la scène décrite, la veuve éplorée du porte-drapeau, qualifiée dans les documents de "principale donatrice", avec ses deux filles. Cette épouse a donc du contribuer de manière importante à la réalisation du vitrail, ce qui expliquerait l'hommage particulier rendu à son mari représenté, sans doute d'une manière symbolique, en porte-drapeau de son régiment.  Le porte-drapeau étant traditionnellement un officier subalterne et un galon d'officier apparaissant sur la manche du personnage en même temps que le chiffre "94" sur son écusson de col, on peut légitimement penser que l'époux disparu était officier au 94° RI et avait un lien direct avec la Bretagne.

A partir de ces éléments, Monsieur DETRIE a recherché dans ses archives la liste des officiers bretons morts au combat dans les rangs du 94 et a retrouvé la trace du capitaine Maurice HINAULT,  tombé à la tête de la 10° compagnie au combat de Vouziers, dans les Ardennes, le 1° novembre 1918, soit dix jours avant l'Armistice. Né à Saint-Brieuc le 18 mars 1890, marié le 18 septembre 1913 à Geneviève COLAS (sans doute la veuve éplorée du vitrail), Maurice  HINAULT a servi au régiment de 1916 à 1918 comme lieutenant, puis comme capitaine, se révélant selon les termes  mêmes du colonel DETRIE "une admirable figure de soldat et de chef". D'une manière étonnante, son nom figure sur le monument aux morts de Dinan, ce qui établit, tout au moins à mes yeux, un lien indiscutable entre le vitrail, le 94° RI, la donatrice et Maurice HINAULT.

Tombé au combat à 28 ans, le capitaine HINAULT appartient à l'immense cohorte de ces héros anonymes qui jalonnent notre longue histoire et qui ne sont tirés de l'oubli qu'au hasard d'un événement inattendu comme, par exemple, la visite d'une église, dans une petite ville de province …

                                                                        Général de corps d'armée (2S) Claude ASCENSI

                    ancien chef de corps du 94° RI

Nos remerciements s'adressent tout particulièrement à :

  • M. RICHARD, président de l'association "Bretagne 1914-18",
  • M. COULON, historien d'art,
  • M. DETRIE sans qui cette énigme n'aurait jamais pu être éclaircie.

[1] DINAN (Côtes d'Armor) Eglise Saint Malo "Fonds documentaire JY Coulon, Bretagne 14-18".

 

 

 

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